Titre: ENDLESS NIGHT

Titre:                                                                                       ENDLESS NIGHT



PROLOGUE


« Je n'avais jamais beaucoup réfléchi à la manière dont je mourrais, même si, ces derniers mois, j'aurais eu toutes les raisons de le faire, mais je n'aurais pas imaginé que ça se passerait ainsi. C'était sûrement une bonne façon d'en terminer. Pour en rejoindre un autre, un que j'aimais. Si je n'étais pas partie pour Forks, je ne me serais pas retrouvée dans cette situation, j'en avais conscience. Pourtant aussi déchirée que je fusse, je n'arrivais pas à regretter ma décision. »


« Quand la vie vous a fait don d'un rêve qui a dépassé toutes vos espérances, il serait déraisonnable de pleurer sur sa fin. »


« Quand la vie est éternelle...
Où trouver sa raison de vivre?»

# Posté le dimanche 28 décembre 2008 17:16

Modifié le mercredi 07 janvier 2009 12:21

CHAPITRE 1


Ma mère et son mari Jerry me conduisirent à l'aéroport toutes fenêtres ouvertes.
La température, frôlait les vingt et un degrés, à Phoenix, le ciel était d'un bleu éclatant.
En guise d'adieux, je portais ma chemise préférée, la blanche sans manches, aux boutonnières rehaussées de dentelle. J'avais mon coupe-vent et un sac pour seul bagage.
Il existe, au nord-ouest de l'État de Washington, une bourgade insignifiante appelée Forks où la couverture nuageuse est quasi constante. Forks. Forks. Avait-on l'idée d'appeler une ville
« fourchette»? Ma remarque stupide me fit sourire. Un sourire qui s'évanouit une fraction de seconde plus tard, me replongeant sans scrupule dans ma morosité.
A Forks, il y pleut plus que partout ailleurs aux États-Unis. C'est cette ville et son climat éternellement lugubre que ma mère avait fui en emportant avec elle le bébé d'un an que j'étais alors. C'est là que j'avais dû me rendre, un mois tous les étés, jusqu'à mes dix ans, âge auquel j'avais enfin osé protester.
Et c'était vers Forks que je m'exilais à présent, un acte qui m'horrifiait. Je détestais Forks. J'adorais Phoenix. J'adorais le soleil et la chaleur suffocante. J'adorais le dynamisme de la ville immense.
-Amélia: Tu vas vider toute la batterie, me répéta-t-elle pour la énième fois à l'avant de la voiture, depuis le siège passager.
Refermant le clapet de mon portable, je soupirai. Je calai ma tête endolorie, contre la vitre, découragée.
-Moi: Parce que tu crois que j'aurais du réseau dans cette bourgade, rétorquai-je irritée.
Elle soupira, ennuyée par ma mauvaise humeur.
-Jerry: Heureux sont ceux qui se rappellent qu'on peut avoir des conversations sans ces gadgets, tempéra-t-il au volant de la voiture.
-Amélia: Tu as tout prit? s'enquit-elle soudain.
C'est elle qui me dit ça? Alors que, c'est elle qui a tendance à tout oublié.
-Moi: Naturellement, répondis-je, tentant de garder mon calme.
Ma mère me ressemble, si ce n'est qu'elle a les cheveux courts, le visage ridé à force de rire et de grands yeux enfantins. Une bouffée de panique me submergea. Comment ma mère aimante, imprévisible et écervelée allait-elle se débrouiller sans moi? Certes, elle avait Jerry. Les factures seraient sans doute payées, le réfrigérateur et le réservoir de la voiture remplis, et elle aurait quelqu'un à qui téléphoner quand elle se perdrait. Pourtant...
-Jerry: Tu verras, intervint-il doucement. Tu te feras plein d'amis. Peut-être même un petit ami, qui sait?
Amis? Je n'en ai jamais eus. Petit ami? Encore moins. J'étais transparente et carrément insipide pour le genre masculin, les garçons étant plutôt nombreux dans l'établissement que je fréquentais, mais là... J'évaluai rapidement les probabilités pour qu'un garçon de Forks s'intéresse à moi, et autant avouer qu'elles étaient plutôt moindres. J'avais du mal à m'entendre avec les gens de mon âge. Plus exactement, j'avais du mal à m'entendre avec les gens, un point c'est tout. Même ma mère, la personne au monde dont j'étais la plus proche, n'était jamais en harmonie avec moi, jamais sur la même longueur d'onde. Parfois, je me demandais si mes yeux voyaient comme ceux des autres. Mon cerveau souffrait peut-être d'une défaillance. Mais la cause importait peu, seul comptait l'effet. Dire que demain ne serait qu'un début!
-Moi: Maman... suis-je vraiment obligée d'y aller? soupirai-je.
-Amélia: On en a déjà parlé. Et puis, cela fera plaisir à ton père de te revoir. Il ne t'a pas vu depuis des années. De toute façon nous arrivons bientôt à l'aéroport.
-Moi: Maman... me lamentai-je.
-Amélia: Écoute chérie, tu sais bien qu'avec mon nouveau travail, je ne serai jamais à la maison et...
-Moi: Maman, j'ai seize ans, bientôt dix-sept, la coupai-je. Je peux très bien rester seule! Je sais bien que je suis maladroite mais tu sais, je ne pense pas que la maison puisse brûler en votre absence, lui dis-je avec une pointe d'ironie.
Elle soupira puis, elle me répondit d'une voix douce et maternelle.
-Amélia: Tu me connais, chérie. Je serai morte d'inquiétude de te savoir seule pendant des journées entières. Je serai plus tranquille si tu étais avec ton père. Fais-moi plaisir.
-Moi: A mon avis tu as plus de raisons de te faire du soucis en m'envoyant là-bas que de me laisser ici, bougonnai-je. Avec papa, il serait très probable de me retrouver en morceaux, écrasée sous les poutres de la maison après une explosion de la maison. Je n'ai pas vraiment eu de très bons souvenirs de ses expériences chimiques.
-Amélia: Jessica! protesta-t-elle. Ne dis pas des choses comme ça! Ce n'est pas facile de réussir toutes ses expériences. Tu sais très bien que Manuel se donne beaucoup de mal pour ça. Tu sais que c'est son passe-temps, pas son métier. Il est Shérif, pas chimiste, me reprocha-t-elle.
-Moi: Raison de plus pour qu'il arrête, bougonnai-je.
Elle se retourna et me toisa.
-Moi: Ok, ok, j'ai compris. J'arrête.
Jessica... Et oui. La pauvre gosse qui a eu le bonheur d'hériter de ce charmant prénom... c'est moi. Manuel et Amélia étaient et sont des fous de la religion. Ils sont très chrétiens. Mon prénom a pour origine le prénom hébraïque Isqah. Ha! Ha! Ha!... Morte de rire. Pour le même prix, je suis sûre qu'ils auraient pu m'appeler Jésus que j'aurai été tout aussi ridicule. C'est pour cela que je préfère qu'on m'appelle Jess, ça sauve quelque peu les apparences.
-Jerry: Tu verras, répéta-t-il. C'est un chouette coin, Forks. Tu t'y plairas.
-Moi: Youpi! répliquai-je d'un air sarcastique, ma mauvaise humeur reprenant, une fois de plus, le dessus.
Ils préférèrent abandonner la partie, vaincus. Cette victoire ne me procura aucun plaisir. J'avais blessé ma mère et Jerry par mon ingratitude et mon mauvais caractère.
Je me mordis l'intérieur de la joue, en colère contre moi même, uniquement contre ma personne. Je cherchais une formulation d'excuses convaincante mais je savais pertinemment que m'excuser ne changerait rien, car je recommencerai à maudire Forks et tout ce qui s'y rattacherait.
Silencieusement, je faisais mes adieux aux paysages désertiques, à la chaleur oppressante, au soleil rayonnant, au ciel perpétuellement bleu, puis, je me préparai psychologiquement à habiter dans un endroit où il fait beau quatre jours par an, dans l'une de ces bourgades verdoyantes. Lugubre. Ma mère essayait de faire tout ce qui était en son pouvoir pour que j'appréhende au mieux mon futur logis, mais rien à faire. J'étais butée.
-Jerry: On y est, annonça-t-il.
Me tordant le cou, je vis effectivement qu'on était déjà arrivé à l'aéroport. C'est fou ce que le temps passait vite, spécialement quand je voudrais qu'il ralentisse. Je descendis de la voiture avec mon coupe-vent dans un bras et mon sac de voyage de l'autre.
-Amélia: Si seulement il y avait un autre moyen, Jess...
-Moi: Je sais, marmonnai-je pour qu'elle se sente moins coupable.
Je n'ai jamais su mentir, et bien sûr, je n'eus pas l'air convaincante.
-Amélia: A quoi penses-tu? me demanda-t-elle doucement.
-Moi: Je pense qu'il serait grand temps que tu me fasses un peu plus confiance et que tu arrêtes de te comporter en mère poule.
-Amélia: Impossible! Et puis si je suis une mère poule, tu es mon petit poussin chéri, me taquina-t-elle.
-Moi: Maman! Arrête ça, tu me fais honte!
-Amélia: Chérie, il faut bien que je profite de nos derniers instants ensemble. Qui sait quand est-ce que je te reverrai la prochaine fois? Tu vas me manquer, me confit-elle, une moue triste s'affichant sur son visage.
-Moi: Toi aussi, maman.
-Amélia: Tout se passera à merveille. J'en suis sûre. Salut Manuel de ma part.
-Moi: Je n'y manquerai pas.
-Amélia: On se voit bientôt, insista-t-elle.
-Moi: Je t'aime.
-Amélia: Je t'aime aussi, chérie, dit-elle en m'enlaçant.
-Moi: A plus, Jerry.
-Jerry: Au revoir, Jess. Éclate-toi, surtout.
-Moi: Ouais, ouais, grommelai-je.
Maman me reprit dans ses bras. Elle me serrait fort.
Après une bonne minute d'embrassade, je montai dans l'avion, ils s'en allèrent.
Entre Phoenix et Seattle, le vol dure quatre heures, auxquelles s'en ajoute une dans un petit coucou jusqu'à Port Angeles, puis une jusqu'à Forks, en auto. J'appréhendais la route en compagnie de mon père. Mon père s'était montré à la hauteur. Il avait paru réellement heureux de la décision de ma mère, (une première) pour que je vienne vivre avec lui à plus ou moins long terme. Il savait cependant que je venais contre mon gré.
Il m'avait déjà inscrite au lycée, s'était engagé à me donner un coup de main pour me trouver une voiture. Je venais juste d'avoir mon permis. La cohabitation ne va pas être facile. Comme on dit je ne suis pas du genre à meubler la conversation.
Je n'eus pas la force de continuer à penser tant j'étais fatiguée. Je sombrai petit à petit dans l'inconscience, raccourcissant du coup la durée du voyage. J'entendis une voix floue m'interrompant dans mes songes.
-......: Mademoiselle! Mademoiselle!
-Moi: Hum... dormir... encore... marmonnai-je dans ma barbe.
-......: Mademoiselle, nous avons atterris, me dit une belle voix masculine.
J'ouvris les yeux lentement et découvris à travers ma vue trouble, un jeune homme au-dessus de mon visage.
-Moi: Hum... beau gosse... tu voudrais pas m'épouser?
-......: Désolé, je suis déjà marié, arriva-t-il à me répondre, sûrement sous le choc de mes paroles.
-Moi: Dommage. Eh! Mais que faites-vous dans mon rêve? me réveillai-je soudainement.
-......:Mademoiselle, cela fait dix minutes que nous avons atterris, et cinq minutes que j'essaye de vous réveiller. Votre rêve est fini!
Je vis que j'étais effectivement arrivée à Port Angeles. Pour le peu qu'il me prenne pour une folle, je risquais bien de me faire interner. Un air angélique sur mon visage, je murmurai alors un rapide « merci » et m'enfuis à toutes jambes. Décidément, tout commençait vraiment bien. Je sortis de l'avion. Mon père devrait m'attendre devant l'aéroport. Rien qu'à cette idée là, mon estomac se noua. Je n'avais aucune idée de ce que je pourrais lui dire en le revoyant. Bien que mes parents soient restés en très bons rapports, je ne pouvais en dire autant de moi. Je ne lui ai pas parlé depuis presque sept ans.
L'occasion ne s'était jamais présenté ou peut-être parce que je me sentais bien trop coupable d'avoir coupé court à nos vacances d'étés ensemble pour pouvoir lui adresser la parole. Un choix bien cruel dont j'avais récemment pris conscience.
Il pleuvait. Je ne pris pas ça pour un mauvais présage, juste la fatalité. J'avais d'ores et déjà fait mon deuil du soleil. Sans surprise, mon père m'attendait avec le véhicule de patrouille. Manuel Chane est le Chef de la police de Forks.
Mon désir d'acheter une voiture en dépit de mes maigres ressources était avant tout motivé par mon refus de me trimballer en ville dans une bagnole équipée de gyrophares bleus et rouges. Rien de tel qu'un flic pour ralentir la circulation.
Il m'étreignit maladroitement, d'un seul bras, lorsque, m'approchant de lui, je trébuchai.
-Manuel: Content de te revoir, Jess, dit-il en souriant et en me rattrapant avec l'aisance que donne l'habitude. Tu n'as pas beaucoup changé. Comment va Amélia?
-Moi: Elle va bien. Elle te passe le bonjour. Moi aussi, je suis heureuse de te voir, papa.
Je n'avais qu'un sac. La plupart des vêtements que je portais en Arizona n'étaient pas assez imperméables pour l'État de Washington.
Ma mère et moi nous étions cotisées pour élargir ma garde-robe d'hiver, mais ça n'avait pas été très loin. Mon sac entra aisément dans le coffre.
-Manuel: Je t'ai dégoté une bonne voiture, m'annonça-t-il une fois nos ceintures bouclées. Elle t'ira comme un gant. Pas chère du tout.
-Moi: Quel genre?
Son besoin de préciser qu'elle m'irait comme un gant au lieu de s'en tenir à « une bonne voiture » m'avait rendue soupçonneuse.
-Manuel: En fait, c'est une camionnette à plateau. Une Chevrolet.
-Moi: Où l'as-tu trouvée?
-Manuel: Tu te rappelles d'Armand Dias de la réserve?
-Moi: Non.
-Manuel: Il s'en servait pour aller pêcher l'été.
Ce qui expliquait pourquoi je m'en souvenais pas. Je suis plutôt douée pour gommer de ma mémoire des détails aussi inutiles que douloureux.
-Manuel: Il est cloué sur un fauteuil roulant, maintenant, continua-t-il, il ne peut donc plus conduire. Il m'en a demandé un prix très raisonnable.
-Moi: De quelle année?
Rien qu'à son expression, je compris qu'il avait escompté couper à cette question.
-Manuel: Euh, Armand a sacrément bricolé le moteur... Elle n'est pas si vieille que ça, tu sais.
Il ne pensait pas que j'allais renoncer aussi finalement? Je ne suis pas cruche à ce point-là.
-Manuel: Il l'a achetée en 1984, me semble-t-il.
-Moi: Neuve?
-Manuel: Euh, non. Je crois que c'est un modèle du début des années soixante, avoua-t-il, piteux. Ou de la fin des années cinquante. Mais pas plus.
-Moi: Papa, je n'y connais rien en mécanique. Je serai incapable de la réparer s'il arrive quoi que ce soit, et je n'ai pas les moyens de payer un garagiste...
-Manuel: Ne t'inquiète pas, Jess, cet engin est comme neuf. On n'en fabrique plus des comme ça, aujourd'hui.
« Cet engin... » Ça promettait!
-Moi: C'est quoi, pas chère?
Après tout c'était la seule chose sur laquelle je ne pouvais me permettre de me montrer difficile.
-Manuel: Euh, laisse-moi te l'offrir, chérie. Une sorte de cadeau de bienvenue.
Il me jeta un coup d'½il plein d'espoir. Une voiture gratuite. Rien que ça!
-Manuel: Fais-moi plaisir. Je veux que tu sois heureuse, ici.
Il se concentrait de nouveau sur la route. Il avait du mal à exprimer ses émotions. Difficulté dont j'ai hérité. C'est donc en fixant moi aussi le pare-brise que je répondis:
-Moi: C'est vraiment très gentil, papa. Merci. C'est un cadeau formidable.
Inutile de lui préciser qu'être heureuse à Forks relevait de l'impossible. Il n'avait pas besoin de souffrir avec moi.
-Manuel: Euh, de rien, marmonna-t-il, gêné.
Nous échangeâmes encore quelques commentaires sur le temps humide, et la discussion s'en tint là. Ensuite, je contemplais le paysage. Magnifique, il me fallait bien l'avouer.
Tout était vert: les arbres, leurs troncs couverts de lichen, le sol encombré de fougères. Même l'air qui filtrait à travers les feuilles avait des reflets verdâtres. Une overdose de verdure, j'étais chez les martiens.
Nous finîmes par arriver chez mon père. Il vivait toujours dans la maisonnette de trois pièces achetée avec ma mère aux premiers et seuls mois de leur mariage.
Devant ce logis était garée ma nouvelle (pour moi) voiture. D'un rouge délavé, elle était dotée d'ailes énormes et bombées ainsi que d'une cabine rebondie.
A ma plus grande surprise, j'en tombai amoureuse. J'ignorais si elle roulait, mais je m'y voyais déjà. De plus, c'était une de ces bêtes en acier solide qui résistent à tout, de celle qui, en cas de collision, n'ont pas une égratignure alors que le véhicule qu'elles ont détruit gît en pièces, détachées sur le sol.
-Moi: Elle est géniale, papa! Je l'adore! Merci!
La journée abominable qui m'attendait le lendemain en serait d'autant moins atroce.
Pour aller au lycée, je n'aurais pas à choisir entre une marche de deux kilomètres sous la pluie ou une virée dans la voiture de patrouille du Chef Chane.
-Manuel: Ravi qu'elle te plaise, bougonna-t-il, embarrassé par mon expansivité.
Je ne mis pas longtemps à transporter mes affaires à l'étage. J'avais la grande chambre à l'ouest, celle qui donnait sur la façade. Elle m'était familière, ayant été mienne depuis ma naissance. Le plancher, les murs bleu clair, le plafond incliné, les rideaux de dentelle jaunie à la fenêtre. Tout cela appartenait à mon enfance. Les seuls changements opérés par mon père au fur et à mesure que j'avais grandi avaient consisté à remplacer le berceau par un lit puis à ajouter un bureau. Sur ce dernier trônait un ordinateur d'occasion agrafée le long de la plinthe jusqu'à la prise de téléphone la plus proche. Une exigence de ma mère, histoire de garder plus facilement le contact. Le fauteuil à bascule qui avait bercé ma prime jeunesse était toujours dans le même coin.
Il n'y avait sur le palier, qu'une petite salle de bain que je devrais partager avec mon père, une perspective à laquelle je m'efforçai de ne pas trop penser.
Mon père a une grande qualité: il n'embête pas les gens. Il me laissa donc m'installer tranquillement, un exploit dont ma mère aurait été incapable. Je fus contente de cet instant de solitude pendant lequel je n'avais ni à sourire ni à afficher un sourire béat.
Je pus contempler à loisir la pluie battante; découragée, je m'autorisai même quelques larmes. Je n'étais cependant pas d'humeur à pleurer pour de bon.
Je gardais ça pour l'heure du coucher, lorsque je devrais songer au matin suivant.
Le lycée de Forks n'accueillait que trois cent cinquante-sept élèves, cinquante-huit à présent: terrifiant! A Phoenix, les classes de première comptaient à elles seules plus de sept cents individus. Ici, tous les mômes avaient grandi ensemble au même endroit, comme leurs grands-parents avaient fait leurs premiers pas à la même époque et au même endroit. Je serais la nouvelle, venue de la grande ville, un objet de curiosité, un monstre.
Si j'avais eu l'allure d'une fille de Phoenix, j'aurais sans doute pu en tirer d'avantage.
Au lieu d'être bronzée, sportive, blonde, joueuse de volley, et pourquoi pas pom-pom girl, bref, la panoplie de toute fille vivant dans la vallée du soleil, j'avais, en dépit de l'éternel été d'Arizona, une peau à peine bronzée, avais les yeux marrons et les cheveux châtains foncés. Je n'ai rien d'une athlète. Je n'étais pas assez coordonnée dans mes mouvements pour pratiquer un sport sans m'humilier, et je ne parle pas des blessures que je m'infligeais, ainsi qu'à ceux qui avaient le malheur de se tenir près de moi.
Mes vêtements rangés dans la vieille commode en pin surmontée d'un miroir, j'emportai ma trousse de toilette dans la salle de bain commune afin de me débarrasser de la crasse du voyage. Tout en démêlant mes cheveux mouillés, je m'examinai dans la glace. Peut-être était-ce la lumière, mais je me trouvais mauvaise mine le teint terne. Ma peau pouvait être jolie, à condition d'avoir quelques couleurs. Je n'avais pas de couleurs, ici. Elle était pâle, presque translucide. Devant mon reflet blafard, je fus contrainte d'admettre que je me mentais. Ce n'était pas qu'une question de physique. Je ne m'intègrerais pas. Si je n'avais pas réussi à me fondre au milieu de trois mille élèves de mon précèdent lycée, qu'allait-il en être dans ce bled?
Assise sur le lit, mélancolique, je regardai une photo de moi et maman à la plage, le soleil nous illuminait de ses doux rayons. Phoenix me manquait déjà.
J'entendis frapper puis, la porte s'ouvrit sur mon père.
-Manuel: Chérie.
-Moi: Oui, dis-je en posant le cadre sur le matelas pour lui prêter attention.
-Manuel: Alors, ça va? s'enquit-il.
-Moi: C'est tellement calme ici, répondis-je simplement.
-Manuel: Ouais. Il va falloir t'y habituer.
Je baissai la tête vers le cadre que je venais de poser. Relevant la tête, je vis qu'il avait remarqué mon intérêt pour celui-ci. Il avait l'air désolé.
-Manuel: On ne t'a pas fait venir ici pour te punir, Jessica. C'est un nouveau départ pour tout le monde. Et le seul moyen pour que ça fonctionne, c'est d'y mettre du sien.
Je ne répondis pas, me contentant de le fixer.
-Manuel: Oui, je trouve que c'est une bonne idée, papa. T'es super. Tu as toujours raison, plaisanta-t-il.
Me mordant les lèvres, je souris. Il leva sa main et je lui en tapai cinq, sans grande conviction que ça allait marcher.
-Manuel: Bonne nuit.
Il m'embrassa le front et se dirigea vers la porte.
-Manuel: Essayes de dormir, ajouta-t-il avant de refermer la porte derrière lui.
Je dormis mal, cette nuit-là, bien que j'eusse pleuré. Les claquements permanents des gouttes et du vent sur le toit refusaient de s'estomper en simple bruit de fond. Je ramenai le vieux couvre-lit délavé sur ma tête, y ajoutai plus tard l'oreiller. Rien n'y fit: je ne m'assoupis pas avant minuit, lorsque la pluie finit par se transformer en crachin étouffé.
Au matin, ma fenêtre m'offrait pour seul spectacle un épais brouillard, et une sensation de claustrophobie grimpa en moi. On ne voyait jamais le ciel, ici; c'était comme d'être en cage.
Le petit-déjeuner en compagnie de mon père se déroula en silence.
Il me souhaita bonne chance pour le lycée. Je le remerciai, consciente de la vanité de ses bonnes paroles. La chance avait tendance à me fuir.
Papa se sauva le premier vers le commissariat. Une fois seule, je restai assise sur l'une des trois chaises dépareillées qui entouraient l'ancienne table carrée et examinai la minuscule cuisine aux murs de bois sombre, aux placards jaune vif et au sol couvert de lino blanc.
Rien n'avait changé.
C'était ma mère qui avait peint les menuiseries, dix-sept ans plus tôt, tentative dérisoire d'amener un peu de soleil dans la maison. Sur le manteau de la cheminée du salon, se trouvait une rangée de photos. Une du mariage de mon père et ma mère à Las Vegas, puis une de nous trois à la maternité après ma naissance, prise par une infirmière serviable, suivie par la ribambelle de mes portraits d'école, y compris celui de l'année précédente.
Ces derniers m'embarrassèrent, il faudrait que j'en touche deux mots à papa pour qu'il les mette ailleurs, au moins tant que je vivrais chez lui.
Il m'était impossible, dans cet maison, d'oublier que mon père ne s'était pas remis du départ de maman. J'en éprouvai un certain malaise.
Je ne tenais pas à arriver trop tôt au lycée, mais je ne supportais pas de rester ici une minute de plus. J'enfilai mon coupe-vent et sortis. Il pleuvait encore, pas de quoi me tremper néanmoins pendant les quelques minutes où j'attrapai la clé toujours cachée sous l'avant-toit de la porte et verrouillai celle-ci. Mes nouvelles bottes imperméabilisées chuintèrent d'une façon agaçante. Les craquements habituels du gravier sous mes pas me manquaient.
Je n'eus pas l'occasion d'admirer ma camionnette tout mon content; j'avais trop hâte d'échapper à la brume humide qui virevoltait autour de ma tête et s'accrochait à mes cheveux, en dépit de ma capuche. L'intérieur était agréablement sec.
Armand ou papa avaient apparemment fait un brin de ménage, même si les sièges sentaient encore un peu le tabac, l'essence et la menthe poivrée. A mon grand soulagement, le moteur réagit au quart de tour, mais bruyamment, rugissant à l'allumage avant de tomber dans un ralenti assourdissant. Bah! Un véhicule aussi antique ne pouvait être parfait.
La radio fonctionnait, une heureuse surprise.
Bien que je n'y eusse jamais mis les pieds, trouver le lycée fut un jeu d'enfant.
A première vue, il n'avait rien d'un établissement scolaire.
Seul le panneau annonçant sa fonction m'incita à m'arrêter. On aurait dit une série de maisons identiques construites en briques bordeaux. Il était noyé au milieu de tant d'arbres et d'arbustes que j'eus d'abord du mal à en mesurer l'étendue. Où était passé la solennité de l'institution? Où avaient disparu les clôtures grillagées?
Je me garai devant le premier bâtiment, qui arborait, au-dessus de sa porte, un écriteau marqué ACCUEIL. Il n'y avait aucune autre voiture, d'où je conclus que le stationnement était interdit. Mieux valait cependant demander un plan à l'intérieur plutôt que de tourner en rond sous la pluie comme une idiote. Quittant à regret la cabine réchauffée de ma camionnette, je remontai un étroit chemin pavé bordé de haies sombres. Je pris une profonde inspiration et entrais.
L'intérieur était brillement éclairé et plus chaleureux que ce que j'avais prévu. Le bureau était plus loin devant moi et je traversais la salle d'attente composé de chaises pliantes, la moquette était mouchetée; orange et de mauvaise qualité, des murs surchargés de cadres, de trophées, une grosse pendule bruyante. Des plantes poussaient à profusion dans de grands pots en plastique. A croire qu'il n'y avait pas assez de verdure dehors. Je me dirigeais vers le bureau dont la secrétaire aux lunettes et cheveux rouges semblaient se noyer dans la paperasse.
Elle portait un tee-shirt violet qui me donna aussitôt le sentiment d'être sur mon trente et un.
La femme à la crinière flamboyante leva la tête.
-Secrétaire: Je peux t'aider?
-Moi: Je m'appelle Jessica Chane, l'informai-je.
Immédiatement, un éclat alluma son ½il. Elle était au courant, j'étais attendue, un sujet de ragots à n'en pas douter. La fille, enfin rentrée au bercail, de l'ex-épouse volage du Chef.
-Secrétaire: Ah oui, acquiesça-t-elle.
Elle fouilla alors dans une pile de papiers dangereusement instable et en ressortit les deux feuilles recherchées qu'elle me tendit.
-Mme: Voilà tenez, un plan du lycée et votre emploi du temps.
Elle m'entoura sur le plan, l'emplacement de mes différentes classes, les passages les plus rapides. Elle me donna une fiche que je devais faire signer à chaque prof et j'étais priée de la lui rapporter en fin de journée. Avec un sourire, elle émit le v½u que je me plusse à Forks. Je lui répondis par le rictus le plus convaincant à ma disposition.
-Moi: Merci.
Lorsque je regagnai la Chevrolet, les élèves avaient commencé à arriver. Suivant la file des véhicules, je contournai le lycée. Je constatai avec plaisir que la plupart des voitures étaient plus vieilles que la mienne, rien de tape-à-l'½il. A Phoenix, j'avais vécu dans un des rares quartiers modestes. Il n'était pas rare de voir une Mercedes ou une Porsche flamboyant neuves sur le parking. Ici, la plus belle voiture était une Volvo argentée, et elle détonnait.
Malgré tout je coupai le contact dès que j'eus trouvé une place, histoire de ne pas trop attirer l'attention par mes pétarades.
Avant de descendre, j'essayai de mémoriser mon plan afin de ne pas devoir le sortir à tout bout de champs, à la vue de tous. J'enfouis ensuite les papiers dans mon sac, mis ce dernier sur mon épaule et respirai un grand coup.
« Tu peux le faire, me mentis-je sans beaucoup de conviction. Personne ne va te mordre. » Sur ce, je soufflai et m'extirpai de la camionnette.
Prenant soin de dissimuler mon visage sous ma capuche, j'emprunté le trottoir bondé d'adolescents. Ma veste noire se fondit dans la masse, ce qui me soulagea.
« Le dix-huit janvier, mon premier jour d'école. Je ne sais pour quelle raison j'avais l'intuition que ma vie prenait un tournant décisif, aujourd'hui. »
Une fois que j'eus dépassé la cantine, je dénichais le bâtiment 3 sans difficulté, le chiffre était peint en gros, noir, sur un fond blanc. Au fur et à mesure que je m'en rapprochais, je sentais mon pouls s'accélérer de façon désordonnée. Je franchis la porte en tâchant de contrôler ma respiration. La salle de classe était modeste. Les élèves qui me précédèrent accrochèrent leurs manteaux à une longue rangée de patères. Je les imitai. C'était deux filles, une blonde à peau de porcelaine, l'autre également pâle avec des cheveux bruns.
Au moins je ne serais pas la seule à être blanche comme un lavabo.
J'allai porter ma fiche de présentation au prof, une jeune femme chevelue et grassouillette, dont le bureau portait une plaque l'identifiant comme Mme Keller. En voyant mon nom, elle me dévisagea bêtement, une réaction pas très encourageante et, bien sûr, je rougis comme une pivoine. Sans prendre la peine de me présenter aux autres, elle finit par m'envoyer à un pupitre vide au fond de la classe. A cette place, il était plus difficile à mes nouveaux camarades de me reluquer, ce qui ne les dissuada pas pour autant. Je gardai les yeux baissés sur la bibliographie que la prof m'avait remise. Guère originale. Shakespeare, Emily Brontë... J'avais déjà tout lu. Ce qui était à la fois réconfortant et... ennuyeux. Je me demandai si maman accepterait de m'expédier mon classeur de vieilles dissertations ou si elle considérerait que c'était de la triche.
Avant même que le cours se termine, un boutonneux dégingandé aux cheveux aussi noirs qu'une nappe de pétrole pencha alors sa tête vers moi. Je réprimais une grimace de dégoût à la vue de ses cheveux. Tellement huileux, qu'on aurait pu cuir un ½uf dessus. C'était le prototype même de l'intello de service.
-.......: Kevin Glenn, se présenta-t-il. Tu es Jessica Chane, hein?
-Moi: Jess, le corrigeai-je.
-Kevin: Ça doit te changer le temps ici par rapport à Phoenix, hein? s'enquit-il.
-Moi: Oui, en effet.
-Kevin: Il ne pleut pas beaucoup là-bas, non?
-Moi: Trois ou quatre fois l'an.
-Kevin: La vache! Ça doit être bizarre.
-Moi: Juste ensoleillé.
-Kevin: Tu n'es pas très bronzée.
-Moi: Ma mère est albinos.
Il me dévisagea avec une telle stupeur mâtinée de frayeur que je soupirai. Apparemment, nuages et sens de l'humour étaient incompatibles. Encore quelques mois de ce régime-là, et j'oublierais comment manier le sarcasme.
Son mutisme passé, il commença un monologue enflammé sur sa personne. Je me détournais alors et, me mis à écrire voir s'il me laissait tranquille. Sans résultat. Il commençait à m'agacer avec son interminable babillage. La sonnerie retentit enfin.
-Kevin: Je t'accompagne à ton prochain cours comme ça tu ne te perdras pas.
Je voulus refuser pour partir loin de lui, mais je ne devais pas me montrer désagréable.
-Moi: Heu...pourquoi pas.
Il me sourit et m'accompagna en maths puis me laissa devant la porte et partit avant de me lancer un à bientôt, qui je l'espérais n'arriverait pas. Le reste de la matinée se déroula grosso modo de la même façon. Le cours de maths, je le détesta. Mr Spencer que j'aurais de toute manière détesté rien qu'à cause de la matière qu'il enseignait, fut le seul qui m'obligea à me présenter devant toute la classe. Je m'étais mise alors à bégayer et à devenir rouge sous le regard des autres élèves, ne sachant quoi dire. Je trébuchais même plusieurs fois sur mes chaussures pour regagner ma place.
A la fin des cours dans les couloirs une jeune fille du nom de Cindy Carter qui partageait mon cours d'espagnol vint me parler. J'avais retenu son prénom étant donné que je lui avais demandé un renseignement sur la leçon du jour.
-Cindy: Salut. Jessica, c'est ça?
-Moi: Je préfère, Jess.
-Cindy: Ok, Jess. Je voulais te proposer de manger avec moi et mes copines ce midi. On te présenterait ainsi aux autres. Ça doit pas être drôle d'être la nouvelle dans un lycée, alors voilà! annonça-t-elle d'une voix enjouée.
-Moi: Merci.
-Cindy: De rien.
Je partis avec elle à la cantine. Pendant la route Cindy me parlait comme si on était des amies de longue date. Je la trouvais immédiatement très sociable et bavarde. Je me contentais d'acquiescer à son verbiage sur les profs et les cours, un air béat sur le visage. Je ne tentai même pas de suivre la conversation.
Nous nous installâmes au bout d'une table bondée. Cindy me présenta à des gens dont j'oubliais les noms au fur et à mesure qu'elle les énonçait. Les filles paraissaient impressionnées par l'audace dont faisait preuve Cindy en m'adressant la parole. De l'autre côté de la salle, le garçon de mon cours d'anglais, Kevin, m'adressa de grands signes du bras. C'est là, alors que je m'efforçais de discuter avec des inconnues indiscrètes que je les vis, à une table. Ils étaient assis dans un coin, aussi loin que possible du milieu de la longue pièce où je me trouvais. Ils étaient cinq. Ils ne parlaient pas, ne mangeaient pas, bien qu'ils eussent tous un plateau intact devant eux. Contrairement à la plupart des élèves, ils ne me dévisageais pas, et il me fut aisé de les observer sans risquer de rencontrer une paire d'yeux exagérément curieux. Ils n'avaient aucun trait commun. L'un des trois garçons, cheveux sombres et ondulés, était massif. Le deuxième, blond, était plus grand, plus élancé, mais bien bâti. Le dernier, moins trapu, était grand et mince, un corps athlétique très musclé et avait une chevelure désordonnée couleur cuivre. Il avait l'air plus gamin que les deux autres, lesquels évoquaient moins des lycéens que des étudiants de fac, voire des enseignants. Les filles étaient à l'opposé l'une de l'autre. La grande était époustouflante. Elle avait une silhouette magnifique, comme celles qui font la couverture du numéro spécial maillot de bain, du genre qui amène chaque femme se retrouvant à côté d'elle à douter de sa propre beauté. Sa chevelure dorée descendait en vagues boucles jusqu'au milieu de son dos.
La petite, mince à l'extrême, fine, rappelait un lutin. Ses cheveux noir corbeau coupés très court pointaient dans tous les sens.
Et pourtant, ces cinq-là se ressemblaient de façon frappante. Ils étaient d'une pâleur de craie, plus diaphanes que n'importe quel ado habitant cette ville privée de soleil, plus clair que moi. Tous avaient les yeux très sombres, en dépit des nuances variées de leurs cheveux. Ils présentaient également de larges cernes sombres, violets, pareils à des hématomes, comme s'ils souffraient d'insomnie ou relevaient à peine d'une fracture du nez. Mais ce n'est pas ça non plus qui me fascina en eux. Ce furent leur visage, si différents si semblables, d'une splendeur inhumaine et dévastatrice. De ces visages qu'on ne s'attend jamais à rencontrer sauf, éventuellement, dans les pages coiffure d'un magazine de mode. Ou sous le pinceau d'un maître ancien ayant tenté de représenter un ange. Il était difficile de déterminer lequel était le plus sublime. La blonde sans défaut, ou le garçon aux cheveux cuivrés. Tous les cinq avaient le regard éteint. Ils ne se regardaient pas, ne regardaient pas leurs condisciples, ne regardaient rien de particulier pour autant que je pusse en juger. Soudain, la plus petite des deux filles se leva et s'éloigna de ces grandes enjambées rapides et élégantes qui n'appartiennent qu'aux mannequins. Je la suivis des yeux ébahis par sa démarche gracile de danseuse, jusqu'à ce qu'elle se fût débarrassée de son plateau (cannette non ouverte, pomme non entamée) et glissée par la porte de derrière, incroyablement vite. Je revins aux autres. Ils n'avaient pas bronché.
-Moi: Qui sont ces gens? demandai-je à Cindy.
Au moment où elle se redressait pour voir de qui je parlais, bien qu'elle l'eût sûrement deviné rien qu'à mon ton, il leva brusquement la tête, le plus jeune, le benjamin sans doute. Il s'attarda moins d'une seconde sur ma collègue, avant de m'aviser.
Il détourna les yeux rapidement, plus vif que moi, alors que, soudain très gênée, j'avais aussitôt baissée les miens. L'espace de ce bref instant, j'avais cependant eu le temps de noter que ses traits n'exprimaient aucun intérêt: c'était comme si mon interlocutrice l'avait hélé et qu'il avait réagi instinctivement, sachant pourtant qu'il n'avait aucune intention de répondre.
Confuse, ma voisine rigola et, comme moi, se concentra tout à coup sur ses ongles.
-Cindy: William et Xander Vantassen, Rose et Sander Keith, récita-t-elle. Celle qui est partie, c'est Angie Vantassen. Ils vivent avec le docteur Vantassen et sa femme.
Tout cela dans un souffle.
Je jetai un coup d'½il à la dérobée en direction de l'Apollon qui, maintenant, s'intéressait à son plateau, réduisant en charpie un beignet avec ses longs doigts pâles. A peine entrouverte, sa bouche admirable remuait à toute vitesse. Ses trois comparses l'ignoraient, mais il ne me fut pas difficile de deviner qu'il leur parlait à voix basse.
Des prénoms étranges et rares, songeai-je. Datant de la génération de nos grands-parents.
A moins qu'ils ne fussent en vogue dans ces contrées.
-Moi: Ils sont... pas mal du tout.
Cette phrase des plus flagrantes eut du mal à franchir mes lèvres.
-Cindy: Tu m'étonnes! s'esclaffa-t-elle. Oublie, ils sont en couple. Du moins Rose et Xander, Angie et Sander. Et ils vivent ensemble.
Sa voix détonnait à la fois l'étonnement et la condamnation typiques d'une petite ville, pensai-je avec dédain. Pour être honnête, je devais cependant admettre que, même à Phoenix, la situation aurait provoqué des commérages.
-Moi: Lesquels sont les Vantassen? Ils n'ont pas l'air d'être de la même famille...
-Cindy: Ils ne le sont pas. Le docteur a la petite trentaine, ils les a adoptés. Les Keith, les blonds, eux, sont frère et s½ur, jumeaux. Placés en famille d'accueil.
-Moi: Ils ne sont pas un peu vieux, pour ça?
-Cindy: Sais pas. Ils ont dix-huit ans, mais ils habitent avec Mme Vantassen depuis qu'ils ont huit ans. Elle est leur tante, genre.
-Moi: C'est vraiment sympa de la part des Vantassen. S'encombrer aussi jeunes d'autant de gamins.
-Cindy: Ouais, j'imagine, admit-elle avec réticence.
J'eus l'impression que, pour une raison quelconque, elle n'aimait pas beaucoup le couple. Vu les regards qu'elle lançait à leurs rejetons, j'en conclus que c'était par jalousie.
-Cindy: Je crois bien que Mme Vantassen ne peut pas avoir d'enfants, précisa-t-elle, comme si cela contrebalançait leur générosité.
Tout en conversant, je ne cessais d'épier furtivement mes surprenants condisciples. Eux continuaient à contempler les murs sans manger.
-Moi: Ils ont toujours habité à Forks? demandai-je.
-Cindy: Non, répondit-elle d'une voix sous-entendant que c'aurait dû être évident, même pour une fille fraîchement débarquée comme moi, ils ont déménagé il y a deux ans d'Alaska.
J'éprouvai un élan de compassion, puis de soulagement. De compassion, parce que, aussi beaux fussent-ils, ils restaient des étrangers rejetés pas leurs pairs; de soulagement, parce que je n'étais pas finalement la seule nouvelle, et, surtout, pas la plus captivante.
Tout à coup, le plus jeune d'entre eux, un des Vantassen, plongea ses yeux dans les miens. Son expression était, cette fois, celle d'une franche curiosité. Je me dérobai vivement, mais pas avant d'avoir décelé en lui une sorte d'espérance à laquelle je n'avais pas de réponse.
-Moi: Qui c'est, ce garçon aux cheveux cuivrés? m'enquis-je.
Mine de rien, je constatai qu'il poursuivait son examen de moi. Contrairement aux autres élèves, il ne se montrait pas indiscret au point d'être poli. En revanche, ses traits étaient emprunts d'une sorte de frustration que je ne compris pas. Je baissai la tête.
-Cindy: William. Il est superbe, mais inutile de perdre ton temps. Apparemment, aucune des filles d'ici n'est assez bien pour lui.
Cindy renifla avec une telle ranc½ur que je me demandai quand il avait refusé ses avances. Je me mordis les lèvres pour cacher mon sourire avant de m'intéresser de nouveau à eux. William avait beau s'être détourné, il me sembla bien que sa joue tressaillait, comme si lui aussi avait étouffé un rire.
Quelques minutes plus tard, tous les quatre se levèrent d'un même mouvement. Ils étaient d'une grâce remarquable, y compris le costaud. C'en était déroutant. William ne me prêtait plus aucune attention.
Je restai en compagnie de Cindy et de ses amis plus longtemps que je ne l'aurais voulu, alors que je ne tenais pas à arriver en retard à l'un de mes cours, en ce premier jour.
Une de mes nouvelles connaissances, Katie, avait classe de biologie avec moi dans l'heure qui suivait. Nous nous y rendîmes ensemble, en silence. Elle aussi était réservée.
Quand nous entrâmes dans le labo, Katie fila s'installer derrière une paillasse exactement identique à celles dont j'avais eu en Arizona. Elle avait déjà une voisine attitrée. D'ailleurs, toutes les tables étaient occupées, sauf une, dans l'allée centrale. Je reconnus William Vantassen à ses cheveux extraordinaires, assis à côté de l'unique tabouret libre.
Pendant que j'allais me présenter au prof et faire signer ma fiche, je l'observai en catimini.
Au moment où je passais devant lui, il se raidit sur son siège et me toisa. Son visage trahissait cette fois des émotions surprenantes, hostilité et colère. Choquée, je m'esquivai rapidement en m'empourprant. Je trébuchai sur un livre qui traînait et dus me rattraper à une table. La fille qui y était assise pouffa. Les yeux de William étaient d'un noir d'encre.
Mr Wols parapha ma feuille de présence et me tendit un manuel sans s'embarrasser de politesses inutiles. Je pressentis que lui et moi allons nous entendre. Naturellement, il n'eut d'autre choix que de m'envoyer à la seule place vacante. Je m'y rendis, regard rivé sur le plancher, encore stupéfaite par l'hostilité de mon futur voisin.
J'eus beau garder profil bas quand je posai mes affaires sur la paillasse et m'assis, je vis du coin de l'½il, William changer de posture et s'éloigner, se pressant à l'extrême bout de la table et au bord de son tabouret, la figure de biais comme s'il tâchait de fuir une mauvaise odeur. En douce je reniflais alors mes cheveux. Ils sentaient la vanille, le parfum de mon shampoing préféré. Un arôme plutôt innocent. Je m'abritais derrière la teinture de mes cheveux et m'efforçai de suivre le cours. Malheureusement, elle portait sur l'anatomie cellulaire, un sujet que j'avais déjà étudié. Je pris néanmoins des notes avec application, le nez collé à mon cahier.
Malgré moi je revenais sans cesse à mon partenaire de labo. Pas un instant il ne se détendit ou se rapprocha. La main posée sur sa jambe gauche, serrée, formait un poing où se dessinaient les tendons sous la peau blême. Elle non plus ne se relâcha pas. Les manches longues de sa chemise blanche relevées jusqu'aux coudes dévoilaient des avant-bras étonnement fermes et musclés. Il ne paraissait plus aussi mince, loin de son robuste frère.
Le cours m'était interminable. Était-ce parce que la journée touchait à sa fin? Ou parce que son poing ne se desserrait pas. En tout cas, cela ne se produisit pas. William ne broncha pas. On aurait dit qu'il ne respirait pas. Qu'avait-il? Ce comportement était-il habituel? Je revis mon jugement quant à l'amertume de Cindy. Elle n'est peut-être pas aussi aigrie que je l'avais supposé. Il ne me reconnaissait ni d'Ève ni d'Adam. Je me permis un nouveau coup d'½il, ce que je regrettais aussitôt. Il me contemplait de ses prunelles noir qui exprimaient une réelle répulsion. Je tressaillis et revins à mon livre me tassant sur mon tabouret. La phrase « si les regards pouvaient tuer » me traversa l'esprit.
A cet instant la cloche sonna et je sursautai. William Vantassen réagit comme un ressort. Me tournant le dos, il se leva avec souplesse, (il était bien plus grand que je l'avais imaginé), et quitta le labo avant que quiconque eût bougé.
Je restai pétrifiée sur place, le suivant des yeux sans le voir. Son attitude avait été odieuse. Injuste. Je rassemblai lentement mes affaires tout en m'évertuant à maîtriser la colère qui montait en moi, par crainte d'éclater en sanglots. Bizarrement, mes humeurs sont reliées à mon canal lacrymal. Je pleure lorsque je suis furieuse, un travers des plus humiliants. Je vis alors le gars que Cindy reluquait sans cesse à midi, passait. Je mis mes affaires dans mon sac.
-......: C'est toi, Jessica Chane? dit-il d'une voix masculine.
Levant la tête, je découvris que le garçon était devant moi. Il avait le visage poupon et des cheveux blonds bouclés. Il me souriait chaleureusement. De toute évidence, lui ne trouvait pas que je puais.
-Moi: Jess, rectifiai-je d'une voix aimable.
-.......: Je m'appelle Lucas Benson.
-Moi: Salut, lucas.
-Lucas: Tu as besoin d'aide pour trouver ton cours d'après?
-Moi: Je crois que je me débrouillerai. J'ai gym.
-Lucas: Moi aussi, s'exclama-t-il, visiblement ravi, alors que ce n'était sans doute pas une coïncidence dans un établissement aussi petit.
Nous y allâmes de converse. C'était un bavard. Il alimenta l'essentiel de la conversation ce qui m'arrangea. Il avait vécu en Californie jusqu'à l'âge de dix ans et il comprenait mes réticences envers le climat de la ville. Il se révéla qu'il partageait également mon cours d'anglais en plus de celui de biologie. Ce fut la personne la plus agréable que je rencontrai ce jour-là. Enfin, jusqu'au moment où nous pénétrâmes dans le gymnase car il me lança:
-Lucas: Tu as frappé William Vantassen ou quoi? Je ne l'ai jamais vu dans un tel état.
Je chancelai. Je n'étais donc pas la seule à l'avoir remarqué. Apparemment, la réaction de William Vantassen avait été anormale. Je décidai de jouer les gourdes.
-Moi: Oh, tu parles du gars à coté duquel j'étais assise en biologie?
-Lucas: Oui, j'ai cru qu'il avait une rage de dents.
-Moi: J'en sais rien je ne lui ai pas adressé la parole.
-Lucas: Il est zarbi lui, poursuivit-il en s'attardant près de moi au lieu de rejoindre les vestiaires. Moi, si j'avais eu la chance de partager une paillasse avec toi je t'aurais parlé.
Le prof de gym, me dénicha une tenue et m'autorisa à ne pas participer à ce premier cours. A Phoenix, l'éducation physique n'était obligatoire que durant deux ans. Ici, on n'y coupait pas de toute sa scolarité. Forks était décidément mon Enfer personnel sur terre. J'assistai à quatre matchs de volley en simultané. Je me souvins du nombre de blessures que j'avais subies et infligées en pratiquant ce sport, la bile me monta aux lèvres.
La sonnerie finit pas retentir. Je retournai lentement à l'accueil pour y rendre ma fiche. La pluie avait cessé, remplacée par un vent violent. Et froid. J'enroulai mes bras autour de moi.
Lorsque j'entrai, je faillis tourner les talons et m'enfuir.
William Vantassen se tenait devant le comptoir. Je le reconnus à sa chevelure cuivrée et désordonnée. Il n'eut pas l'air de remarquer mon arrivée. Je me pressai contre le mur du fond, attendant que la secrétaire soit libre. Il discutait avec animation, d'une voix basse et séduisante. Je ne tardai pas à saisir l'objet de leur dispute: il essayait de déplacer son cours de biologie. N'importe quel autre horaire ferait l'affaire. Je ne parvins pas à croire que c'était uniquement à cause de moi. Il devait y avoir eu autre chose, un événement antérieur à ma présence. Sa fureur relevait forcément d'une exaspération qui ne me concernait pas. Il était impossible que cet inconnu éprouve un dégoût aussi soudain et intense à mon égard.
La porte se rouvrit, et un courant d'air polaire envahit la pièce, agitant des papiers et ébouriffant mes cheveux. La nouvelle venue se contenta de glisser vers le bureau pour y déposer une note avant de ressortir, mais William Vantassen se raidit. Il se tourna lentement et me toisa (sa beauté frôlait l'absurde), de ses yeux perçants et emplis de haine.
Un instant, une bouffée de terreur pure hérissa le duvet de mes bras. Ce regard ne dura qu'une seconde, il réussit néanmoins à me transmettre plus que la bise glaciale.
L'Apollon s'adressa de nouveau à la secrétaire.
-William: Tant pis, décréta-t-il de sa voix de velours. C'est impossible, et je comprends, merci quand même.
Là-dessus, il pivota sur ses talons et, m'ignorant royalement, disparut.
Je m'approchai du comptoir et tendis ma fiche signée. Je devinais que, pour une fois, je n'avais pas rougi mais, au contraire blêmi.
-Secrétaire: Comment s'est passée cette première journée, petite? me demanda-t-elle d'un ton maternel.
-Moi: Très bien, mentis-je.
Mal. Car elle n'eut pas l'air très convaincue.
Sur le parking, la camionnette était quasiment le dernier véhicule encore présent.
Elle me fit l'effet d'un refuge, du lieu qui, déjà, évoquait pour moi le plus un foyer, dans ce trou perdu vert et humide. J'y restai assise un moment, contemplant le pare-brise avec des yeux vides. Je ne tardai pas néanmoins à avoir assez froid pour devoir brancher le chauffage, et je mis le contact. Le moteur rugit. Je rentrai chez mon père, luttant tout le chemin contre les larmes.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 07 janvier 2009 12:44

CHAPITRE 2


Le jour suivant fut mieux... et pire.
Mieux parce qu'il ne pleuvait pas encore, bien que les nuages fussent denses.
Plus décontracté parce que je savais à quoi m'attendre. Lucas s'assit à côté de moi en anglais, sous le regard peu amène de Kevin, l'intello de service; c'était assez flatteur.
Les gens ne me reluquèrent pas avec autant d'insistance que la veille.
Je déjeunai avec tout un groupe, parmi lequel Lucas, Kevin, Cindy et plusieurs dont le visage et les noms m'étaient plus aussi étrangers. J'eus le sentiment que je commençais à flotter au lieu de couler à pic.
Pire, parce que j'étais fatiguée. Je n'arrivais toujours pas à dormir, avec le vent qui mugissait autour de la maison. Pire, parce que Mr Spencer m'interrogea en maths, (alors que je n'avais même pas levé le doigt), et que je me trompai.
Nul, parce que je jouais au volley et que, la seule fois où je n'évitai pas le ballon, je le lançais sur la tête d'un de mes coéquipiers. Pire, parce que William Vantassen était absent.
Toute la matinée, je redoutai l'heure de la cantine et la perspective de son attitude déstabilisante. Une partie de moi souhaitait se confronter à lui et lui exiger des explications. Pendant la nuit d'insomnie, j'avais même répété mon discours.
Je me connaissais néanmoins suffisamment bien pour savoir que je n'aurais pas ce courage. A côté de moi, Cendrillon a des allures de Terminator.
Lorsque j'arrivais à la cafétéria avec Cindy (en m'efforçant, en vain, de ne pas le chercher des yeux), je découvris que, si ses étranges frères et s½urs étaient déjà installés, lui n'était pas là. Lucas nous intercepta pour nous entraîner à sa table. Cindy en était ravie et ses amis ne tardèrent pas à se joindre à nous. Tout en essayant d'écouter leur insouciant bavardage, je cédai à un malaise tenace et guettai nerveusement le moment où il apparaîtrait.
Je priai pour qu'il se contente de m'oublier, afin de me prouver que mes soupçons étaient infondés.
Il ne vint pas, le temps passa, et ma tension augmenta.
Lorsqu'à la fin du repas, son absence se confirma, c'est avec plus d'assurance que je me rendis en cours de biologie. Lucas, qui montrait toutes les qualités d'un Saint-Bernard m'accompagna fidèlement aux portes du labo. Sur le seuil, je retins mon souffle, mais William n'était pas là non plus. En soupirant je gagnai ma place. Lucas m'emboîta le pas, sans cesser de bavarder. Il s'attarda près de mon bureau jusqu'à la sonnerie puis, avec un sourire de regret, il alla s'asseoir à côté d'une malheureuse qui arborait un appareil dentaire et des cheveux gras. Je fus soulagée d'avoir la paillasse pour moi seule.
Du moins, c'est ce que je me répétai. En vérité, j'étais obsédée par l'idée d'être à l'origine de la défection de William. Penser que j'étais capable d'affecter quelqu'un à un tel degré était ridicule et égocentrique. Impossible. Malgré tout, je m'inquiétai.
Lorsque les cours s'achevèrent enfin et que le feu de mes joues (provoqué par un nouvel incident de gym) se fût atténué, je remis rapidement mon jean et mon sweater bleu marine et quittai en trombe les vestiaires, heureuse de constater que j'avais réussi à semer mon protecteur canin, Lucas. Je fonçai sur le parking, à cette heure encombré d'élèves, grimpai dans ma camionnette et fouillai mon sac pour vérifier que je n'avais rien oublié.
La veille au soir, je m'étais aperçu que les talents culinaires de mon père ne dépassaient guère le stade des ½ufs à la poil. J'avais donc exprimé le désir d'être chargée des repas pendant la durée de mon séjour. Il avait été plus que ravi de me donner les clés de la salle de banquet. J'avais découvert par la même occasion qu'il n'y avait rien à manger dans la maison. Ainsi, j'avais emporté au lycée ma liste de commissions et du liquide pris dans un bocal étiqueté ARGENT DES COURSES. Je partais en expédition au supermarché du coin.
Je démarrai mon engin pétaradant sans tenir compte des têtes qui se tournaient dans ma direction et reculai prudemment avant de me glisser dans le lot de voitures qui attendaient de pouvoir sortir du parking. Tandis que je patientais, laissant entendre que les grondements assourdissants de ma Chevrolet étaient d'un autre véhicule que le mien, je vis les Vantassen et les Keith monter dans leur voiture. C'était la Volvo argentée et neuve. Comme par hasard.
Jusque-là, je n'avais pas pris garde à leurs vêtements, trop fascinée par leurs visages.
En les observant de plus près, je m'aperçus clairement qu'ils étaient habillés avec une élégance hors du commun; des affaires toutes simples, mais mettant en valeur à merveille leurs silhouettes. Ils se seraient baladés en haillons que ça n'aurait cependant rien changé à leur beauté et à leur allure remarquables. Tant de classe et de richesse à la fois pouvaient agacer, même si la vie, la plupart du temps, fonctionnait ainsi, hélas. En tout cas, leur apparence ne les aidaient pas à s'intégrer dans l'univers du lycée. Mais non! Je ne croyais pas à un ostracisme. Leur isolement était sans doute un choix. Il était impensable que les portes ne s'ouvraient pas devant tant d'élégance. Comme tout le monde, ils examinèrent ma bruyante machine lorsque je les dépassai, et je fus bien contente de m'éloigner.
Le supermarché était tout proche de là. Faire les courses fut agréable, normal.
A Phoenix, c'était mon boulot, et je retombai dans cette routine familière avec plaisir.
Le magasin était suffisamment grand pour que je n'entende plus le clapotis de la pluie sur le toit qui se chargeait de me rappeler où j'étais.
De retour à la maison, je rangeai les provisions, les entassant là où je trouvais de la place en espérant que mon père ne protesterait pas. J'enveloppai des pommes de terre dans du papier alu et les glissai au four, plongeai deux steaks dans une marinade et les fourrai ensuite au réfrigérateur, en équilibre sur une boîte d'oeufs.
Puis je montai mon sac à l'étage. Avant de commencer mes devoirs, j'enfilai un survêtement, ramassai mes cheveux humides en une queue-de-cheval et vérifiai mon mail pour la première fois. J'avais trois messages de ma mère.

Jess, m'écrivait-elle, envoie-moi un mot dès que tu seras arrivée. Dis-moi comment s'est passé ton vol. Pleut-il? Tu me manques déjà. J'ai presque terminé nos bagages pour la Floride, mais je ne trouve pas mon corsage rose. Sais-tu où je l'ai mis? Coucou de Jerry. Maman.

Avec un soupir, je consultai le suivant. Elle l'avait envoyé huit heures après le premier.

Jess, fulmina-t-elle, pourquoi ne m'as-tu pas encore répondu? Tu attends quoi? Maman.

Le dernier datait du matin même.

Jessica, si je n'ai pas signe de toi d'ici 17h30 aujourd'hui, j'appelle Manuel.

Je regardai mon réveil. J'avais encore une heure, mais ma mère n'était pas réputée pour sa patience.

Maman, écrivis-je, calme-toi. Inutile de grimper au plafond. Jess.

Je l'expédiai, puis en rédigeai un nouveau.

Maman,

Tout va bien. Évidemment qu'il pleut. J'attendais d'avoir quelque chose à t'écrire. Le
lycée, ça roule. Juste un peu répétitif. J'ai fais la connaissance de gens sympas avec qui je mange. Ton corsage est chez le teinturier. Tu étais censée aller le chercher vendredi.
Papa, m'a acheté une camionnette à plateau, tu y crois? Je l'adore. Elle st vieille, mais super solide, ce qui est bien, tu sais, pour une fille comme moi. Tu me manques aussi. Je te réécrirai bientôt, mais je n'ai pas l'intention de consulter mais mails toutes les cinq minutes. Détends-toi, respire, je t'aime, Jess.

J'avais décidé de relire, Les Hauts de Hurlevent, le roman que nous étudions en anglais, juste pour le plaisir, et c'est ce à quoi j'étais occupée quand papa rentra du travail. J'avais oublié l'heure et me précipitai en bas pour sortir les patates et mettre la viande sous le gril.
-Manuel: Jess? lança-t-il en m'entendant dévaler l'escalier.
-Moi: Salut, papa! Bienvenue!
-Manuel: Merci.
Il accrocha son pistolet au portemanteau et se débarrassa de ses bottes tandis que je m'affairais dans la cuisine. A ma connaissance, il n'avait jamais utilisé son arme en service. Mais il l'avait sur lui. Lorsque j'étais petite, il avait pris l'habitude de retirer les balles dès qu'il franchissait le seuil. Il faut croire qu'il me considérait comme assez mûre à présent pour ne pas me tuer par accident et pas suffisamment dépressive pour me suicider.
-Manuel: Qu'y a-t-il à dîner? s'inquiéta-t-il.
Ma mère était une cuisinière pleine d'imagination dont les expériences ne sont pas toujours comestibles. Je fus surprise, et peinée, qu'il s'en souvienne encore.
-Moi: Steaks et pommes au four.
Réponse qui parut le soulager. Il avait l'air embarrassé, debout dans la cuisine, les bras ballants. Aussi, il gagna son atelier d'un pas lourd, encore pour une expérience sans doute. Pendant ce temps, je m'activais. C'était plus simple pour nous deux. Je préparai une salade tandis que la viande cuisait, puis mis le couvert. Lorsque tout fut près, je l'appelai.
-Moi: Papa?
-Manuel: Oui, j'arrive.
Je partis tout de même le rejoindre dans son atelier. La curiosité? Peut-être.
Je le vis avec de grosses lunettes à verres en plastiques couvrant toute la surface de ses yeux, des gants en caoutchouc tenant un petit flacon.
Après un moment de silence, où je le regardai, il entama la conversation.
-Manuel: Comment s'est passée ta journée? me questionna-t-il.
-Moi: Bien, répondis-je sans m'étaler sur le sujet.
-Manuel: Sans plus?
Ce genre de questions avait le don de m'agacer. Si je hais bien une chose par-dessus tout, c'est bien celle qu'on me questionne.
-Moi: Non. Tu travailles sur quel projet maintenant? l'interrogeais-je, changeant de sujet.
-Manuel: Hum, un médicament qui aurait pour but d'accélérer la repousse des cheveux.
-Moi: Mais ça existe déjà...
-Manuel: Bien sûr, mais j'essaye de réduire les risques et les effets secondaires.
-Moi: Ok. Bon et bien je te laisse finir. Tu me rejoindras plus tard pour le dîner, lançai-je triste de ne pouvoir partager mon dîner avec lui.
Il dut sentir ma peine car il abandonna sa tache et m'accompagna à la cuisine en reniflant avec gourmandise.
-Manuel: Ça sent bon, Jess.
-Moi: Merci, répondis-je pour son compliment et surtout contente qu'il vienne.
Nous mangions sans mot dire durant quelques minutes. Sans inconfort non plus. Le silence ne nous gênait ni l'un ni l'autre. D'une certaine manière, nous étions faits pour vivre ensemble.
-Manuel: Alors comment ça marche, au lycée? demanda-t-il en se resservant. Tu as déjà sympathisé?
-Moi: J'ai plusieurs cours en commun avec une fille, Cindy. Lucas, très gentil. Tout le monde est plutôt accueillent.
A une exception et de taille.
-Manuel: Ça doit être Lucas Benson. Chouette môme, chouettes parents. Son père tient la magasin de sport qui se trouve à la sortie de la ville. Avec les randonneurs qui fréquentent le coin, les affaires marchent.
Le dîner s'acheva dans le calme. Papa débarrassa la table pendant que je m'attaquais à la vaisselle. Puis il retourna au salon et, ma corvée terminée (à la main, pas de machine), je regagnai ma chambre en traînant des pieds à l'idée des exercices de maths qui m'y attendaient. Je voyais déjà se profiler une routine quotidienne.
Cette nuit-là, fut sereine. Je m'endormis rapidement, épuisée.
Le reste de la semaine se passa sans anicroche. Je m'habituais au train-train de mes cours. Le vendredi, j'étais à même de reconnaître, sinon d'identifier, presque tous les élèves du lycée.
En gym, tandis que nos adversaires tentaient de profiter de ma faiblesse, mes partenaires apprirent à ne pas me passer le ballon. Pour ma part, je fus trop heureuse de m'écarter de leur chemin. William Vantassen ne revint pas en classe.
Chaque jour, je guettais avec anxiété le moment où le reste de la tribu entrait dans la cantine, sans lui. Alors seulement, je me détendais et me joignais à la conversation régnant à ma table. Elle tournait pour l'essentiel autour des sorties que mes camarades allaient effectuer ce week-end.
C'est avec une décontraction parfaitement naturelle que je franchis la porte de ma classe de biologie, sans plus m'inquiéter de l'éventuelle présence de William.
Pour moi, il avait abandonné l'école. Je m'évertuais à ne pas penser à lui, même si je n'arrivais pas totalement à me chasser du crâne que j'étais responsable de sa disparition, aussi ridicule que cela semble.
Mon premier week-end se déroula sans incidence. Mon père peut habitué à rester dans une maison d'ordinaire déserte, travailla presque tout le temps. Moi, je fis le ménage, m'avançai dans les devoirs et écrivis à ma mère des mails faussement enjoués. Le samedi, je me rendis à la bibliothèque mais elle était si pauvre en livres que je ne pris même pas la peine de m'inscrire. Il faudra que j'aille voir à l'Olympia ou à Seattle pour trouver une bonne librairie. Je m'interrogeai vaguement sur la consommation de ma camionnette... et fus prise de frissons. La pluie tomba doucement et sans bruit, je n'eus pas d'insomnie.
Le lundi, des gens me saluèrent sur le parking. Des prénoms m'échappaient encore, mais j'agitai la main et souris à tout un chacun. Il faisait plus froid, ce matin-là, mais, ô joie, il ne pleuvait pas. En anglais, Lucas prit sa place réservée à côté de moi. Nous eûmes droit à une interro surprise sur Les hauts de Hurlevent. Facile, très facile.
L'un dans l'autre, je me sentais bien plus à l'aise que je ne l'aurais cru l'être au bout d'une seule semaine. Plus à l'aise que je n'avais jamais espéré l'être ici, en fait.
A la sortie du cours, l'air était emplis de traînées blanches qui tournoyaient. Les élèves s'interpellaient avec excitation. La brise me mordait les joues, le nez.
-Lucas: Super! s'écria-t-il.
Je contemplai les lambeaux cotons duveteux de la neige qui s'accumulaient le long des trottoirs et voletaient de façon erratique devant mes yeux. Adieu ma belle journée.
-Moi: Beurk!
-Lucas: Tu n'aimes pas la neige? s'exclama-t-il, surpris.
-Moi: Non. Ça signifie qu'il fait trop froid pour pleuvoir. (Tu parles d'une évidence.) En plus, je croyais qu'elle se présentait sous la forme de beaux gros flocons bien propres. Là, on dirait les extrémités des cotons-tiges.
-Lucas: Tu n'as jamais vu la neige tomber? me demanda-t-il, incrédule.
-Moi: Bien sûr que si. (Pause.) A la télé.
Il éclata de rire. C'est alors qu'une grosse boule molle et détrempée s'écrasa sur sa nuque.
On se retourna pour voir d'où elle venait. Je soupçonnai vite Kevin, qui s'éloigner sans nous regarder en direction (la mauvaise) de son prochain cours. Lucas était parvenu aux mêmes conclusions, car il ramassa un tas de bouillie blanche.
-Moi: Je te retrouve à la cafete, d'accord? annonçai-je en m'en allant, les gens qui se bombardent de trucs humides très peu pour moi.
Les yeux rivés sur la silhouette de Kevin, il hocha le menton.
Toute la matinée, ce ne furent que discussions animées sur la neige.
Apparemment, c'était la première chute de la saison. Je ne m'en mêlai pas.
Lorsque je me rendis à la cantine avec Cindy, après notre cours d'espagnol, j'étais sur mes gardes. De la bouillasse volait de tous les côtés. J'avais une chemise cartonnée à la main, et j'étais prête à m'en servir comme bouclier en cas de besoin. Cindy me trouva tordante, mais mon expression la retint de s'en prendre elle-même à moi. Lucas nous rattrapa à la porte hilare. La glace prise dans ses cheveux dérangeait les pointes de sa coiffure. Lui et Cindy, énervés comme des gosses, évoquèrent la bataille de boules de neige tandis que nous prenions notre place dans la queue. Par habitude, j'inspectai la table du coin. Cinq personnes y étaient assises.
-Cindy: Oh hé, Jess? (Elle me tira pas le bras.) Tu veux manger quoi?
Je baissai les yeux; mes oreilles étaient brûlantes. Je n'avais aucune raison d'être gênée, me rappelai-je. Je n'avais rien fait de mal.
-Lucas: Qu'est-ce qui lui arrive, à Jess? demanda-t-il à ma nouvelle amie.
-Moi: Rien, répondis-je. Je ne prendrai qu'une limonade, aujourd'hui.
Je rattrapai la file d'attente.
-Cindy: Tu n'as pas faim? s'inquiéta-t-elle.
-Moi: Je suis un peu patraque, expliquai-je sans oser la regarder en face.
Je patientai pendant qu'ils se servaient puis leur emboîtai le pas en direction d'une table, concentrée sur mes pieds. Une fois installée, je bus lentement ma boisson, l'estomac en déroute. Deux fois, Lucas s'enquit de ma santé avec une inquiétude démesurée. Je lui garantis que ce n'était rien, même si j'envisageai de jouer les malades et de me réfugier à l'infirmerie durant l'heure suivante.
N'importe quoi! Je n'aurais pas dû me sentir obligée de fuir. Je décidai de m'autoriser un coup d'½il à la famille Vantassen. S'il me toisait avec hostilité, je sècherais la biologie, en vraie trouillarde que j'étais. Je les épiai en catimini. Aucun d'eux nous observait. Je me redressai un peu. Ils riaient. William, Sander et Xander avaient les cheveux couverts de glace fondue. Angie et Rose s'étaient écartées de Xander qui s'ébrouait dans leur direction.
Ils se réjouissaient de ce premier vrai jour d'hiver, comme tout le monde. Sauf qu'ils me donnèrent l'impression d'une scène de film. Et puis il y avait autre chose derrière ces rires et cette espièglerie. Une espèce de différence sur laquelle je n'arrivais pas à mettre le doigt. J'étudiai William plus minutieusement que ses frères et s½urs. Sa peau était moins pâle, trouvai-je, peut-être rosie par l'excitation, et ses cernes s'étaient beaucoup estompés. Mais ce n'était pas ça non plus. Je me perdis dans des supputations, essayant d'identifier ce qui avait changé.
-Cindy: Jess, qui est-ce que tu fixes comme ça? intervint-elle en suivant mon regard.
A cet instant précis, les yeux de William rencontrèrent les miens. Aussitôt, je baissai la tête et m'abritait derrière mes cheveux. J'eus cependant la conviction que, au moment où nos prunelles s'étaient croisées, il n'avait pas semblé inamical ni dur, contrairement à notre dernière rencontre. Une fois encore, il m'était apparu curieux et bizarrement insatisfait.
-Cindy: William Vantassen te mate, me chuchota-t-elle en riant.
-Moi: Il n'a pas l'air furieux, hein? ne pus-je m'empêcher de demander.
-Cindy: Non, répondit-elle, déroutée par ma question. Il devrait?
-Moi: Je crois qu'il ne m'apprécie guère, avouai-je.
Toujours aussi barbouillée, je posai ma tête sur mon bras.
-Cindy: Les Vantassen n'aiment personnes... Enfin disons qu'il ne s'intéressent pas assez aux autres pour les aimer. En tout cas il continue à t'admirer.
-Moi: Arrête de le regarder, sifflai-je.
Elle gloussa. Je soulevai le menton pour voir si elle obéissait, envisageant de recourir à la violence dans le cas contraire, mais elle s'exécuta. Puis, Lucas se mêla à notre conversation. Il projetait une bataille dans la neige sur le parking après les cours et nous invitait à nous joindre à lui. Cindy accepta avec enthousiasme. Sa façon de contempler Lucas était transparente, elle était prête à faire tout ce qu'il voudrait. Je gardai le silence, envisageant déjà de me cacher au gymnase en attendant que le parking se vide.
Jusqu'à la fin du repas, je pris grand soin d'éviter de me tourner vers sa table. Après mûre réflexion, je décidai de relever le défi que je m'étais lancé: comme il avait semblé dénué de colère, j'irais en biologie. La perspective de m'asseoir une nouvelle fois à côté de lui déclencha des petits soubresauts apeurés dans mon ventre.
Je ne tenais pas trop à me rendre en cours avec Lucas, visiblement, il constituait une cible appréciée des lanceurs de neige. Mais, arrivés à la porte, tous ceux qui m'entouraient grognèrent: il pleuvait, et la pluie emportait les ultimes traces de neige. Je mis ma capuche, secrètement enchantée. Je pourrais rentrer directement à la maison après l'éducation physique. Lucas, lui, ne cessa de se plaindre sur le chemin menant au cours.
En classe, je constatai avec joie que la place à côté de la mienne était encore vide.
Mr Wols déambulait dans la pièce, déposant un microscope et une boîte de lamelles sur chaque paillasse. Le cours ne commençant que dans quelques minutes, les bavardages allaient bon train. J'évitai de guetter la porte tout en gribouillant sur la couverture de mon cahier.
J'eus beau entendre très nettement qu'on tirait le tabouret voisin, je restai concentrée sur mes dessins.
-William: Bonjour, murmura-t-il d'une voix harmonieuse.
Je relevai la tête stupéfaite qu'il m'eut adressé la parole. Il se tenait aussi loin que possible de moi, mais son tabouret était orienté dans ma direction. Ses cheveux mouillés dégouttaient d'eau, ébouriffés; pourtant, il donnait l'impression de sortir d'une pub pour un gel coiffant.
Son visage éblouissant était ouvert et cordial, un léger sourire étirait ses lèvres sans défaut.
Seuls ses yeux restaient prudents.
-William: Je m'appelle William Vantassen, poursuivit-il. Je n'ai pas eu l'occasion de me présenter la semaine dernière, tu dois être Jess Chane.
Soudain, j'étais perdue. Avais-je rêvé? Car il était d'une politesse exquise, maintenant.
Il attendait que je réagisse. Malheureusement; je ne trouvais rien de conventionnel à lui dire.
-Moi: D'où... d'où connais-tu mon nom? bredouillai-je.
Il éclata d'un rire séduisant.
-William: Oh, ce n'est un secret pour personne. Tu étais attendue comme le messie tu sais, dit-il en me souriant montrant des dents parfaitement alignées et magnifiquement blanches.
Je grimaçais, guère étonnée.
-Moi: Ce n'est pas ça, m'enferrai-je bêtement. Pourquoi, Jess?
-William: Tu préfères, Jessica?
-Moi: Non, mais je pense que... que mon père ne m'appelle pas autrement derrière mon dos. Du moins, c'est ainsi que tout le monde ici paraît me connaître, essayai-je d'expliquer, tout en ayant l'impression d'être une vraie crétine.
-William: Ah bon.
Il laissa tomber, et je détournai les yeux, penaude. Par bonheur, Mr Wols débuta son cours à cet instant, et je m'appliquai à suivre. Il nous expliqua que les lamelles des boîtes étaient mal rangées. Nous étions censés travailler à deux, reporter nos résultats sur le polycopié fourni, le tout en vingt minutes et sans utiliser nos livres.
-Mr Wols: Allez-y, conclut-il.
-William: Les dames d'abord? me proposa-t-il.
Son sourire était si beau que je le dévisageais comme une idiote.
-William: A moins que tu préfères que je commence.
Son sourire se fana. Visiblement, il s'interrogeait sur mes capacités mentales.
-Moi: Non, protestai-je le rouge aux joues. Aucun problème.
C'était de la frime. Un peu. J'avais déjà mené cette expérience, et je savais quoi chercher. Ça devrait être facile. Prenant la première lamelle, je l'insérai sous le microscope et ajustai rapidement l'oculaire. Un coup d'½il me suffit.
-Moi: Prophase, dis-je sûre de moi.
-William: Ça t'embêtes si je regarde? intervint-il au moment où j'allais retirer la lamelle.
Sa main s'empara de la mienne pour arrêter mon geste. Ses doigts étaient glacés, à croire qu'il les avait plongés dans une congère juste avant le cours. Mais ce ne fut pas pour cela que je me libérai de son emprise à toute vitesse, son contact m'avait brûlée comme une décharge électrique.
-William: Désolé, marmonna-t-il en me lâchant aussitôt.
Il ne renonça pas pour autant à se saisir du microscope. Chancelante, je l'observai mener un examen encore plus rapide que le mien.
-William: Prophase, acquiesça-t-il en inscrivant ce résultat sur le polycopié.
Il positionna habilement la deuxième lamelle, à laquelle il n'accorda guère plus qu'une étude superficielle.
-William: Anaphase, dit-il en écrivant.
-Moi: Je peux? demandai-je d'une voix neutre.
Avec une moue narquoise il fit glisser l'appareil vers moi. J'examinai à mon tour. Bon sang, il avait raison! Je fus déçue.
-Moi: Troisième lamelle, exigeai-je en tendant la main sans le regarder.
Il me la passa en s'arrangeant pour ne pas toucher ma peau cette fois. Je fus aussi brève que possible.
-Moi: Interphase, pronostiquai-je.
Je lui cédai le microscope avant qu'il ait eu le temps de le réclamer. Il contrôla mon verdict pour la forme puis le reporta sur le polycopié, ce que j'aurais pu faire pendant son observation, sauf que son écriture nette et élégante m'impressionnait. Je ne tenais pas à abîmer la page avec mon écriture qui ressemblait à des pattes de mouche à côté de la sienne.
Nous eûmes fini bien avant les autres. Je vis Lucas et sa partenaire comparer deux lamelles plusieurs fois de suite, et un des groupes de travail avait ouvert en douce son livre sous la table. J'eus donc tout le loisir de m'obliger à ne pas dévisager mon voisin, sans succès. J'étais en train de l'observer quand je m'aperçus qu'il me contemplait avec cet air de frustration inexplicable qui m'avait déjà intriguée. Tout à coup je crus deviner ce qui avait changé en lui.
-Moi: Tu mets des lentilles, non?
-William: Non.
-Moi: Ah bon, marmottai-je. Tes yeux sont différents, pourtant.
Haussant les épaules, il détourna la tête. Malgré tout, j'étais convaincue qu'il y avait quelque chose de nouveau en lui. Je gardais un souvenir très net de la noirceur de ses pupilles lorsqu'il m'avait toisée, une couleur qui différait de sa pâleur et de ses cheveux cuivrés. Aujourd'hui ses yeux avaient une teinte complètement autre: un ocre étrange, plus soutenu que du caramel, doré. Je ne me l'expliquais pas, à moins qu'il m'eût menti à propos des lentilles. Pourquoi l'aurait-il fait, cependant? Ou alors, Forks me rendait folle, au sens littéral du mot. Baissant les yeux, je remarquai qu'il serrait les poings.
Intrigué par notre inactivité, Mr Wols s'approcha de notre paillasse. Par-dessus nos épaules, il découvrit notre imprimé dûment complété et examina de plus près nos réponses.
-Mr Wols: Laisse-moi deviner, William, insinua-t-il, tu as estimé que Jessica ne méritait pas de toucher au microscope?
-William: Jess, le corrigea automatiquement mon voisin. Et détrompez-vous, elle en a identifié trois sur cinq.
Mr Wols s'adressa à moi, quelque peu sceptique.
-Mr Wols: Tu as déjà travaillé là-dessus?
-Moi: Oui.
-Mr Wols: Tu suivais un programme pour élèves avancés, à Phoenix? devina-t-il en hochant le menton.
-Moi: Oui.
Il médita quelques instants.
-Mr Wols: Eh bien, finit-il par déclarer, il n'est sans doute pas mauvais que vous deux soyez partenaires de labo.
Il s'éloigna en grommelant dans sa barbe. Je repris mes gribouillis.
-William: Dommage, pour la neige, hein? me lança-t-il.
J'eus l'impression qu'il se forçait à faire la conversation. Une fois de plus, je cédai à la paranoïa. C'était comme si il avait entendu l'échange que Cindy et moi avions eu à la cafétéria et qu'il essayait de prouver qu'il s'intéressait aux autres.
-Moi: Pas vraiment, répondis-je, choisissant la franchise.
Préoccupée par mes soupçons ridicules, j'avais du mal à être attentive.
-William: Tu n'aimes pas le froid.
C'était une affirmation.
-Moi: Ni l'humidité, renchéris-je.
-William: Tu dois difficilement supporter Forks, s'aventura-t-il.
-Moi: Tu n'imagines même pas à quel point.
Ces mots parurent le fasciner, ce qui me laissa pantoise. Quant à son visage, il m'obsédait tellement que je devais m'interdire de le contempler plus que ne l'autorisait la courtoisie.
-William: Pourquoi es-tu venue t'installer ici, alors?
Personne ne m'avait posé la question, en tout cas pas de façon aussi directe.
-Moi: C'est... compliqué.
-William: Je devrais réussir à comprendre, persifla-t-il.
Je ne dis rien pendant un long moment, puis commis l'erreur de croiser son regard.
Ses prunelles d'un or sombre me déstabilisèrent, et c'est sans réfléchir que j'acceptai de m'expliquer.
-Moi: Et bien, ma mère vient de se marier avec Jerry.
-William: Ça ne me paraît pas très compliqué, souligna-t-il.
Même moi, je perçus la tristesse de ma voix.
-William: Tu ne l'apprécies pas, proposa-t-il sans se départir de sa gentillesse.
-Moi: Si, Jerry est chouette. Trop jeune, peut-être, mais sympa.
-William: Pourquoi n'es-tu pas restée avec eux, s'il est aussi agréable?
Son intérêt me dépassait. Il me scrutait pourtant comme si ma pauvre vie était d'une importance fondamentale.
-Moi: Jerry est joueur de base-ball professionnel, précisai-je avec un demi-sourire.
-William: Célèbre? s'enquit-il en souriant à son tour.
-Moi: Non. Il n'est pas très bon. Juste des championnats de second ordre. Il se déplace pas mal.
-William: Je ne saisis toujours pas pourquoi tu es ici, avoua-t-il en fronçant les sourcils.
Sa frustration me sembla démesurée. J'étouffai un soupir. Pourquoi prenais-je la peine de raconter ma vie? Sûrement parce que l'intensité de sa curiosité ne faiblissait pas.
-Moi: Avant, ma mère restait avec moi à la maison, expliquai-je. Mais elle s'est trouvée un nouveau travail qui lui prend tout son temps. Elle ne voulait pas me laisser toute seule à la maison. Et puis, c'était le bon moyen pour que je connaisse un peu mieux mon père.
Je prononçai ces dernières paroles avec des intonations sinistres.
-William: Et maintenant, tu n'es pas heureuse, en déduisit-il.
-Moi: La belle affaire!
-William: Ça n'est pas très juste.
-Moi: On ne te l'a donc jamais dit? ripostai-je avec un ricanement amer. La vie est injuste.
-William: J'ai en effet l'impression d'avoir déjà entendu ça quelque part, admit-il sèchement.
-Moi: Inutile de se lamenter, par conséquent, conclus-je en me demandant pourquoi il me fixait ainsi.
-William: Tu donnes bien le change, murmura-t-il appréciateur, mais je paris que tu souffres plus que tu ne le laisses voir.
Je le gratifiais d'une grimace, résistant difficilement à l'envie de lui tirer la langue comme une gamine de cinq ans, puis je détournai la tête.
-William: Je me trompe?
Je l'ignorais. Difficilement.
-William: J'en étais sûr, plastronna-t-il.
-Moi: Et en quoi ça te regarde? répliquai-je acide.
-William: Bonne question, chuchota-t-il, si doucement qu'il parut se parler à lui-même.
Le silence s'installa, et je devinai qu'il n'en dirait pas plus à ce sujet.
Irritée, je fixai le tableau en fronçant les sourcils.
-William: Je t'agaces? demanda-t-il, l'air soudain amusé.
Sans réfléchir, je lui jetai un coup d'½il... et lui avouai la vérité, une fois de plus.
-Moi: Pas vraiment, maugréai-je. Je m'agace moi-même, plutôt. Je suis tellement transparente. Ma mère m'appelle son livre ouvert.
-William: Je ne suis pas d'accord. Je te trouve au contraire difficile à déchiffrer.
Malgré tout ce que je lui avais confessé et tout ce qu'il avait deviné seul, il était apparemment sincère.
-Moi: C'est que tu es bon lecteur.
-William: En général oui.
Il m'adressa un large sourire qui dévoila une rangée de dents extra blanches et régulières.
A cet instant, Mr Wols rappela la classe à l'ordre, et je me tournai vers lui, soulagée.
J'étais ébahie d'avoir révélé ma misérable existence à ce garçon étrange et superbe qui pouvait me mépriser ou pas au gré de ses humeurs. Il m'avait donné l'impression d'être subjugué par notre conversation, mais une brève vérification m'apprit qu'il s'était de nouveau éloigné de moi, et que ses mains agrippaient la table avec une évidente tension.
Je m'obligeais à écouter le cours de Mr Wols qui illustrait, transparents et rétroprojecteurs, la correction de nos résultats. Hélas, j'avais l'esprit bien embrouillé pour écouter.
Lorsque la sonnerie retentit enfin, William se sauva, aussi vif et gracieux que le lundi.
Et, comme ce jour-là, je le regardai s'éloigner avec stupeur. Lucas se précipita vers moi pour porter mes livres à ma place. L'image d'un Saint-Bernard remuant la queue s'imposa en moi.
-Lucas: C'était nul, grogna-t-il. Toutes ces lamelles se ressemblaient. Tu as de la chance d'avoir Vantassen pour partenaire.
-Moi: L'exercice ne m'a posé aucun problème, rétorquai-je, piquée par ses insinuations. Et puis, j'avais déjà mené une expérience de ce type, ajoutai-je aussitôt, regrettant ma rebuffade et craignant de l'avoir blessé.
-Lucas: Vantassen a eu l'air plutôt sympa, aujourd'hui, commenta-t-il au moment où nous enfilons nos manteaux.
Il n'avait pas l'air content de ce changement de comportement.
-Moi: Je ne sais pas ce qui lui a pris la semaine dernière, éludai-je en jouant l'indifférence.
Sur le trajet du gymnase, je fus incapable de prêter l'oreille aux bavardages de Lucas. L'heure d'éducation physique n'arrangea rien non plus. Ce jour-là, Lucas était dans mon équipe. Chevaleresque, il défendit ma position et la sienne, et mes rêvasseries ne furent interrompues que lorsque c'était à mon tour de servir, (chaque fois mes coéquipiers se baissèrent prudemment.)
La pluie n'était plus qu'un brouillard quand j'émergeai sur le parking, mais je fus heureuse de gagner l'abri de ma Chevrolet. Je mis en marche le chauffage, pour une fois insoucieuse du rugissement abêtissant du moteur, déboutonnai mon coupe-vent, rabattis le capuchon et ébouriffai mes cheveux. J'inspectais les alentours afin de m'assurer que la voie était libre lorsque je remarquai une silhouette blanche et immobile. William Vantassen s'appuyait contre la porte avant de la Volvo, à trois voitures de là, et me fixait. Aussitôt, je fis marche arrière, manquant, dans ma hâte, d'emboutir une Toyota Corolla rouillée.
Heureusement pour elle, j'enfonçai la pédale de frein à temps. C'était exactement le genre de véhicule que ma camionnette aurait réduit en bouillie. Je pris une profonde inspiration et, veillant avec application à ne pas le regarder, je repris ma man½uvre, avec plus de succès ce coup-ci. Raide comme un piquet, je dépassai la Volvo. J'aurais juré que William riait.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 07 janvier 2009 12:47

CHAPITRE 3


Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain matin, quelque chose avait changé. La lumière. Le vert-de-gris ambiant du genre jour nuageux en forêt était illuminé d'une nuance plus claire.
M'apercevant que le brouillard n'envahissait pas ma fenêtre, je sautai du lit pour aller voir... et poussai un gémissement horrifié. Une fine couche de neige recouvrait la cour, saupoudrait le toit de ma camionnette, blanchissait la rue. La pluie de la veille avait gelé, solidifiant les aiguilles des arbres et transformant l'allée en patinoire. J'avais déjà assez de mal à ne pas me casser la figure quand le sol était sec... il était sûrement plus sûr que je retourne me coucher tout de suite.
Papa était parti lorsque je descendis. Par bien des aspects, vivre avec lui ressemblait à vivre en célibataire, et je me surprenais à savourer mon indépendance plutôt qu'à souffrir de solitude. J'engloutis un bol de céréales et quelques gorgées de jus d'orange.
J'avais hâte de filer au lycée, ce qui m'effrayait. J'avais conscience que ce n'était ni pour le plaisir d'apprendre ni pour le plaisir de retrouver mes nouveaux amis que je courais.
J'étais pressée de me rendre à l'école à cause de William Vantassen. Et c'était très, très bête.
J'aurais dû l'éviter complètement, après mes sots et embarrassants bavardages de la veille.
Et puis je me méfiais; pourquoi avait-il menti à propos de ses yeux? L'hostilité qui émanait parfois de lui continuait à me terrifier, et la seule idée de son admirable visage à me paralyser. Je savais aussi que nous n'étions pas du même monde. En aucun cas, donc, je n'aurais dû être fébrile à la perspective de le revoir.
Il me fallut faire appel à toutes mes capacités de concentration pour réchapper de l'allée verglacée. Je faillis bien perdre l'équilibre en atteignant ma camionnette mais réussis à m'accrocher au rétroviseur juste à temps. La journée allait être cauchemardesque, aucun doute là-dessus.
Sur le trajet du lycée, j'oubliai mes soucis en repensant à Lucas et Kevin et à la façon manifestement différente dont les garçons, ici, se comportaient à mon égard. J'étais pourtant certaine d'avoir la même tête qu'à Phoenix. Peut-être était-ce parce que mes camarades masculins, là-bas, m'avaient vu traverser lentement toutes les phases difficiles de l'adolescence et ne s'étaient pas donné la peine de dépasser ce stade. Peut-être était-ce que je représentais une nouveauté dans une ville où celles-ci étaient rares. A moins que ma maladresse qui confinait à l'infirmerie ne fût considérée avec sympathie plutôt qu'avec mépris, me donnant des allures de princesse en détresse. Quoi qu'il en fût l'attitude de chiot de Lucas et l'apparente jalousie de Kevin étaient déconcertantes. Je n'étais pas sûr de ne pas leur préférer ma transparence coutumière.
Je conduisis avec une lenteur d'escargot, peu désireuse de semer le désordre et la destruction sur ma route. La Chevrolet semblait cependant ne pas avoir de difficultés avec la glace noire qui couvrait la route. Lorsque j'en descendis, sur le parking du lycée, je découvris pourquoi. Un éclat argenté ayant attiré mon attention, je me rendis à l'arrière du véhicule, en m'agrippant prudemment au plateau, afin d'y examiner les pneus. Ils étaient ceints et de fines lignes métalliques entrecroisées en losanges. Papa s'était levé de bonne heure pour chaîner ma camionnette. J'eus la gorge serrée, soudain. Je n'avais pas l'habitude qu'on s'occupe de moi, et les attentions discrètes de mon père me prenaient au dépourvu.
Je me tenais derrière ma camionnette en essayant de maîtriser la brusque vague d'émotion qui s'était emparée de moi quand j'entendis un drôle de bruit.
Plusieurs choses arrivèrent en même temps. Et pas au ralenti, comme dans les films.
Au contraire, l'adrénaline parut dégourdir mon cerveau, et je réussis à saisir en bloc une série d'évènements simultanés.
A quatre voitures de moi, William Vantassen avait les traits tordus par une grimace horrifiée. Son visage se détachait sur une mer d'autres visages, tous figés dans un masque d'angoisse identique. De plus immédiate importance cependant m'apparut le fourgon bleu nuit qui glissait, roues bloquées et freins hurlant, en tournoyant follement à travers le parking glacé.
Il fonçait droit sur ma Chevrolet, et j'étais en plein sur sa trajectoire. Je n'eus même pas le temps de fermer les yeux. Juste avant que ne me parvienne le crissement de tôles froissées du véhicule fou s'enroulant autour du plateau de ma camionnette, quelque chose me frappa. Fort. Sauf que le coup ne surgit pas de là où je l'attendais. Ma tête heurta le bitume gelé, une masse solide et froide me cloua au sol. Je me rendis compte que je gisais sur le sol, derrière la voiture marron près de laquelle je m'étais garée. Je n'eus pas le loisir d'engranger d'autre détails, car le fourgon se rapprochait: après avoir rebondi bruyamment sur l'arrière de ma Chevrolet, il continuait sa course désordonnée et s'apprêtait à me rentrer dedans une deuxième fois.
Un juron étouffé m'apprit que je n'étais pas seule. Impossible de ne pas reconnaître cette voix. Deux grandes mains blanches jaillirent de devant moi pour me protéger, et le fourgon s'arrêta en hoquetant à quelques centimètres de ma figure, les grandes paumes s'enfonçant par un heureux hasard dans une indentation profonde qui marquait le flanc du véhicule.
Puis les mains bougèrent, si vite qu'elles en devinrent floues. L'une d'elles attrapait soudain le dessous du fourgon, et quelque chose me tirait en arrière, écartant mes jambes comme celles d'une poupée de son jusqu'à ce qu'elles viennent frapper les pneus de la voiture marron. Dans un grondement métallique qui me déchira les tympans et une averse de verre brisé, le fourgon retomba à l'endroit exact où, un instant pus tôt, s'étaient trouvées mes jambes.
Un silence absolu régna pendant une seconde interminable, puis les hurlements commencèrent. Dans le charivari, j'entendis plusieurs personnes crier mon nom. Mais plus clairement que ces braillements, je perçus, toute proche, la voix basse et affolée de William Vantassen.
-William: Jess? Ça va?
-Moi: Très bien.
Mes intonations sonnèrent étranges à mes propres oreilles. Je voulus m'asseoir, m'aperçus qu'il me serrait contre lui dans une étreinte de fer.
-William: Attention, m'avertit-il quand je me débattis. Je crois que tu t'es cogné la tête assez fort.
Je pris conscience d'une douleur lancinante au-dessus de mon oreille gauche.
-Moi: Ouille! murmurai-je, déconcertée.
-William: C'est bien ce que je me disais.
Il semblait sujet à une étrange gaieté.
-Moi: Comment diable...
Je m'interrompis pour tâcher d'éclaircir mes idées et de recouvrer mes esprits.
-Moi: Comment as-tu réussis à t'approcher aussi vite?
-William: J'étais juste à côté de toi, Jess, affirma-t-il en retrouvant son sérieux.
Je me détournai pour me redresser et, cette fois, il me lâcha, délaçant ses bras et s'éloignant de moi autant que l'espace restreint le lui permettait. Il arborait une moue inquiète et innocente, et je fus de nouveau désorientée par l'intensité de ses pupilles dorées qui paraissaient me reprocher l'absurdité de ma question.
Tout à coup, on nous découvrit, une meute de gens aux joues striées de larmes, se hélant, nous interpellant.
-.........: Ne bougez pas! nous ordonna quelqu'un.
-.........: Sortez du fourgon Corner, cria quelqu'un d'autre.
Une activité fébrile s'organisa. Je tentai de me lever, mais la main glacée de William m'en empêcha.
-William: Attends encore un peu.
-Moi: J'ai froid! protestai-je.
Il étouffa un rire. Qu'est-ce que ça signifiait?
-Moi: Tu étais là-bas, me rappelai-je soudain. Près de ta voiture.
-William: Non, répliqua-t-il en se fermant brusquement.
-Moi: Je t'ai vu!
Alentour, c'était le chaos. Des voix graves retentirent, signe que des adultes arrivaient sur place. De mon côté je n'avais pas l'intention de céder. J'avais raison, et William Vantassen allait devoir en convenir.
-William: Jess, j'étais tout près de toi et je t'ai tirée de là, c'est tout.
Il me balaya du pouvoir dévastateur de ses yeux, comme pour me communiquer une information cruciale.
-Moi: Non, m'entêtai-je, mâchoires serrées.
L'or de ses iris flamboya.
-William: S'il te plaît, Jess.
-Moi: Pourquoi?
-William: Fais-moi confiance.
La douceur envoûtante de ses accents fut interrompue par les ululements de sirènes lointaines.
-Moi: Jures que tu m'expliqueras plus tard.
-William: D'accord! aboya-t-il, soudain exaspéré.
-Moi: Tu as intérêt à tenir parole, insistai-je, furieuse.
Il fallut six secouristes et deux profs pour déplacer le fourgon suffisamment loin afin de laisser passer les brancards. William refusa vigoureusement de s'allonger sur le sien, et je m'efforçai de l'imiter, mais le traître leur révéla que je m'étais cogné la tête et que je souffrais sûrement d'une commotion. Je faillis mourir d'humiliation lorsqu'ils me mirent une minerve. On aurait dit que tout le lycée était là et observait gravement mon chargement en ambulance. William grimpa à l'avant. C'était horripilant.
Histoire de ne rien arranger le Chef Chane débarqua avant qu'ils aient eu le temps de m'évacuer.
-Manuel: Jess! brailla-t-il, paniqué, lorsqu'il me reconnut sur la civière.
-Moi: Tout va aussi bien que possible, papa, soupirai-je. Je suis indemne.
Il n'en demanda pas moins confirmation à l'ambulancier le plus proche. Je pris le parti de l'ignorer et m'appliquai à dérouler l'inexplicable méli-mélo d'images folles qui se bousculaient dans mon crâne. Lorsque les brancardiers m'avaient emportée, j'avais remarqué sans l'ombre d'un doute que le pare-choc de la voiture marron était profondément enfoncé, une forme qui n'était pas sans évoquer le contour des épaules de William. Comme s'il s'était arc-bouté contre l'auto avec assez de force pour en tordre le métal... Et puis il y avait les siens, qui avaient contemplé la scène de loin, avec un mélange d'émotions qui allaient de la réprobation à la fureur mais sans une once d'inquiétude pour leur frère. Il fallait que je trouve une explication logique à ce à quoi je venais d'assister. Une explication évitant de conclure que j'étais cinglée.
Naturellement, l'ambulance fut escortée par la police jusqu'à l'hôpital du compté. C'était d'un ridicule consommé. Le pire fut que William franchit tranquillement les portes des urgences sur ses pieds. La rage me fit crisser des dents.
Ils m'installèrent dans une grande salle d'examen avec une rangée de lit séparés par des rideaux aux dessins pastel. Une infirmière me colla un tensiomètre autour du bras et un thermomètre sous la langue. Personne ne se soucia de tirer le rideau pour me donner un peu d'intimité. Estimant que je n'étais pas obligée de garder cette imbécile de minerve, j'en ôtai rapidement les bandes et la balançai sous un meuble, une fois l'infirmière partie.
Peu après, le personnel médical s'agita dans tous les sens, et un deuxième blessé fut amené sur le lit voisin. Sous les pansements tâchés de sang qui enserraient étroitement sa tête, je reconnus Dylan Corner, il partageait mes cours de civilisation. Il avait beau être dans un état mille fois pire que le mien, il me dévisagea avec anxiété.
-Dylan: Jess, je suis désolé!
-Moi: Je n'ai rien, Dylan. Toi, tu as mauvaise mine. Ça va?
Les infirmières avaient commencé à dérouler les bandages souillés, dévoilant de nombreuses coupures peu profondes sur son front et sa joue gauche. Il ignora ma question.
-Dylan: J'ai cru que j'allais te tuer! Je roulais trop vite, j'ai été surpris par le verglas...
Il grimaça car on tamponnait ses blessures.
-Moi: Ne t'inquiète pas: tu m'as loupée.
-Dylan: Comment as-tu réussis à fiche le camp aussi vite? Tu étais là et, soudain, plus personne...
-Moi: Euh... William m'a tirée de là.
Dylan parut surpris.
-Dylan: Qui ça?
-Moi: William Vantassen. Il était près de moi.
-Dylan: Vantassen? Je ne l'ai pas vu... Enfin, tout s'est passé si vite. Il va bien?
-Moi: Il me semble. Il traîne dans les parages. Il ne l'ont pas couché sur un brancard, lui.
Je savais que je n'étais pas folle. Qu'était-il arrivé? Ce dont j'avais été témoin restait inexplicable.
Ils m'emmenèrent passer une radio du crâne. Je leur garantis que je n'avais rien du tout, et l'examen me donna raison. J'exigeai de partir, mais on me répliqua qu'il fallait d'abord que je vois un médecin. Bref, j'en fus réduite à patienter, harcelée, par les constantes excuses de Dylan et ses promesses de s'amender. J'eus beau lui répéter x fois que j'étais en pleine forme, il ne cessa de se torturer. Finalement, je fermai les yeux et l'ignorai tandis qu'il poursuivait son monologue repentant.
-William: Elle dort? s'enquit-il d'une voix harmonieuse un peu plus tard.
J'ouvris les paupières. William se tenait au pied de mon lit, une moue narquoise aux lèvres. Je le fusillai du regard. Ce ne fut pas simple, il m'était tellement plus naturel de le couver des yeux.
-Dylan: Hé, William, je suis désolé... commença-t-il.
Mon sauveur l'arrêta d'une main.
-William: Il n'y a pas mort d'homme, le rassura-t-il en lui décrochant son sourire étincelant.
Il alla s'asseoir sur le lit de Dylan, face à moi. De nouveau son expression était moqueuse.
-William: Alors quel est le verdict? me demanda-t-il.
-Moi: Je n'ai rien, mais ils refusent de me relâcher, me plaignis-je. Explique-moi un peu pourquoi tu n'es pas ficelé à une civière comme nous?
-William: Simple question de relations. Ne t'inquiète pas, je me charge de ton évasion.
A cet instant un médecin apparut au détour du couloir, et j'en restai bouche bée. Il était jeune, blond... et plus beau que toutes les stars de cinéma que je connaissais. Il avait néanmoins le teint pâle, les traits tirés et des cernes sous les yeux. Il s'agissait de Carl Vantassen, le père de William, nul doute.
-Carl: Alors, Mlle Chane, m'apostropha-t-il d'une voix remarquablement sexy, comment vous sentez-vous?
-Moi: Très bien, affirmai-je.
-Carl: Vos radios sont bonnes, m'annonça-t-il. Vous avez mal à la tête? D'après William, vous avez subi un sacré choc.
-Moi: Tout est en ordre, soupirai-je en lançant un coup d'½il peu amène audit William.
Des doigts frais auscultèrent mon crâne avec légèreté.
-Carl: C'est douloureux? s'inquiéta-t-il en remarquant que je tressaillis.
-Moi: Pas vraiment.
Un rire étouffé attira mon attention. William me contemplait, une moue protectrice sur les lèvres. Mes yeux lancèrent des éclairs.
-Carl: Bon, votre père vous attend à côté. Vous pouvez rentrer. Mais n'hésitez pas à revenir si vous avez des étourdissements ou des troubles de la vision.
-Moi: Je ne peux pas retourner au lycée?
Je voyais déjà papa s'essayant au rôle de mère poule. Au secours! Très peu pour moi.
-Carl: Vous feriez mieux de vous reposer, aujourd'hui.
-Moi: Et lui, il y retourne? insistai-je en désignant William.
-William: Il faut bien que quelqu'un annonce la bonne nouvelle de notre survie, se justifia ce dernier.
-Carl: En fait, précisa-t-il, la plupart des élèves semblent avoir envahi les urgences.
-Moi: Non, non! me récriai-je en sautant du lit rapidement.
Trop rapidement, car je titubai, et le père de William me rattrapa l'air soucieux.
-Moi: Ça va, assurai-je.
Inutile de lui préciser que mes problèmes d'équilibre ne devaient rien à l'accident.
-Car: Prenez un peu d'aspirine si vous avez mal, suggéra-t-il en me remettant sur mes pieds.
-Moi: Ce n'est pas aussi affreux que ça.
-Carl: Il semble que vous ayez eu beaucoup de chance, conclut-il dans un sourire tout en signant d'un grand geste ma fiche de sortie.
-Moi: A mettre sur le compte de William La Chance, précisai-je en toisant le sujet incriminé.
-Carl: Ah oui... c'est vrai, éluda-t-il en s'absorbant soudain dans les papiers qu'il tenait avant de s'intéresser à Dylan.
Mes soupçons se réveillèrent: le docteur Vantassen était de mèche avec son fils.
-Carl: J'ai bien peur que vous ne deviez rester avec nous un peu plus longtemps, lança-t-il à Dylan en auscultant ses coupures.
Dés qu'il eut tourné le dos, je m'approchai de William.
-Moi: Je peux te parler une minute? sifflai-je.
Il recula d'un pas, lèvres crispées.
-William: Ton père t'attend, répliqua-t-il sur le même ton.
-Moi: J'aimerais avoir une petite discussion en privé, si tu veux bien, persistai-je après avoir jeté un coup d'½il au lit voisin.
Furibond, William tourna les talons et sortit de la pièce à grands pas, m'obligeant presque à courir pour le rattraper. Le coin du couloir à peine dépassé, il me fit face.
-William: Alors? demanda-t-il, agacé, le regard froid.
Son hostilité m'intimida, et ce fut avec moins de sévérité que je l'eusse souhaité que je m'exprimai.
-Moi: Tu me dois une explication.
-William: Je t'ai sauvé la vie je ne te dois rien du tout.
-Moi: Tu as juré, contrai-je, bien qu'ébranlée par l'animosité que suintait de lui.
-William: Jess, tu as pris un coup sur la tête, tu délires.
-Moi: Ma tête va très bien, ripostai-je exaspérée.
-William: Que veux-tu de moi, Jess?
-Moi: La vérité. Comprendre pourquoi tu me forces à mentir.
-William: Mais qu'est-ce que tu vas t'imaginer?
-Moi: Je suis sûr que tu n'étais absolument pas à côté de moi. Dylan ne t'as pas vu alors arrête de raconter des bobards. Ce camion allait nous écraser tous les deux, et ça ne s'est pas produit. Tes mains ont laissé des marques dedans, et tu as aussi enfoncé l'autre voiture. Tu n'as pas une égratignure, le camion aurait dû m'écrabouiller les jambes et tu l'as soulevé...
Me rendant soudain compte de la dinguerie de mes propos, je me tus. J'étais si furieuse que je sentis les larmes arriver: les ravalant, je serrai les dents.
Lui me dévisageait avec incrédulité. Mais il était tendu, sur la défensive.
-William: Tu penses vraiment que j'ai réussi à soulever une voiture?
Son ton laissait entendre que j'étais folle à lié ce qui me rendit d'autant plus soupçonneuse. Car on aurait dit une réplique lancée à la perfection par un acteur de talent.
J'acquiesçais avec raideur.
-William: Personne ne te croiras tu sais, affirma-t-il, vaguement moqueur.
-Moi: Je n'ai pas l'intention de le crier sur les toits, répliquai-je en détachant chaque mot pour contenir ma rage.
Un étonnement fugace traversa son visage.
-William: Dans ce cas, quelle importance?
-Moi: Pour moi, ça en a. Je n'aime pas mentir, alors tu as intérêt à me donner une bonne raison de le faire.
-William: Pourquoi ne pas te contenter de me remercier et oublier tout ça?
-Moi: Merci.
J'attendis, furieuse, obstinée.
-William: Tu n'as pas l'intention de renoncer, hein?
-Moi: Non.
-William: Alors... tu risques d'être déçue.
Nous nous toisâmes quelques instants. J'eus du mal à ne pas me laisser distraire par sa beauté livide. C'était un combat contre un ange destructeur, et je fus la première à rompre le silence.
-Moi: Pourquoi t'es-tu donné la peine de me sauver, alors? demandai-je glaciale.
-William: Je ne sais pas, chuchota-t-il.
Sur ce, il fit demi-tour et s'éloigna.
J'étais tellement remontée qu'il me fallut plusieurs minutes pour digérer son esquive. Ensuite, je me dirigeai lentement vers la sortie. Affronter la salle d'attente fut encore pire que prévu. A croire que tous les visages que je connaissais à Forks s'étaient donné rendez-vous pour me lorgner. Papa se précipita vers moi, et je levai les mains.
-Moi: Je n'ai rien, le rassurai-je d'une voix boudeuse, car je n'étais pas d'humeur à papoter.
-Manuel: Qu'a dit le médecin?
-Moi: Que j'allais bien et que je pouvais rentrer à la maison.
Lucas, Cindy, Kevin étaient là et convergeaient vers nous.
-Moi: Allons-y, décrétai-je.
Mettant un bras derrière mon dos sans vraiment me toucher, papa me conduisit vers les portes vitrées qui ouvraient sur le parking. J'agitai piteusement la main en direction de mes amis, espérant ainsi les convaincre qu'ils n'avaient plus besoin de s'inquiéter. Monter dans la voiture de patrouille fut un véritable soulagement, comme quoi tout peut arriver.
Le trajet se déroula en silence. Plongée dans mes pensées, j'avais à peine conscience de la présence de mon père. Pour moi, l'attitude défensive de William était la preuve de bizarrerie de ce que j'avais vu, même si j'avais encore du mal à accepter l'inacceptable.
Une fois chez nous, papa ouvrit enfin la bouche.
-Manuel: Euh... il faut que tu appelles Amélia, marmonna-t-il en baissant la tête d'un air coupable.
-Moi: Tu as prévenu maman! m'écriai-je, stupéfaite.
-Manuel: Je suis désolé.
Je claquai la portière de la voiture un peu plus fort que nécessaire et entrai.
Ma mère était hystérique, naturellement. Je dus lui répéter au moins trente fois que je me sentais bien avant qu'elle se calme. Elle me supplia de rentrer à Phoenix, alors que c'était elle qui m'avait envoyé ici. Il me fut plus facile de résister à ses prières que je m'y étais attendue. Le mystère que représentait William me rongeait. Et William lui-même m'obsédait encore plus. Idiote, idiote, idiote! Je n'avais aucune intention de fuir Forks; contre toute logique; ce que j'aurais fait quelques jours plus tôt, ce que n'importe qui de censé et normal aurait fait.
Je préférai me coucher tôt. Papa n'arrêtait pas de me regarder avec inquiétude, et ça me tapait sur le système. J'engloutis trois aspirines avant d'aller dormir. Une bonne idée car la douleur s'estompa, et je ne tardai pas à m'assoupir.
Cette nuit-là, pour la première fois, je rêvai de William Vantassen.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 07 janvier 2009 12:51

CHAPITRE 4


Dans mon rêve, il faisait très sombre, et la lumière semblait sourdre la peau de William.
Je ne voyais pas son visage, seulement son dos, au fur et à mesure qu'il s'éloignait de moi, m'abandonnant dans l'obscurité. J'avais beau courir, je ne le rattrapais pas; j'avais beau l'appeler, il ne se retournait pas. Troublée, je m'éveillai et ne retrouvai pas le sommeil avant ce qui me parut être un très long moment.
Par la suite, il hanta mes songes presque chaque nuit, mais en restant toujours hors de ma portée.
Le mois qui suivit l'accident fut difficile, source de tensions, et, pour commencer, de gêne.
Consternée, je me retrouvai au centre de l'attention pour le reste de la semaine.
Dylan Corner était insupportable, me suivant partout, obsédé par le besoin de se racheter.
Je m'évertuai à le persuader que mon désir le plus cher était qu'il oublie toute l'affaire, d'autant que j'étais indemne, mais il n'en démordait pas.
Il me poursuivait aux interclasses, déjeunait à notre table désormais surpeuplée.
Lucas et Kevin étaient encore plus hostiles à son égard qu'ils ne l'étaient l'un envers l'autre, ce qui m'inquiétait, je n'avais nul besoin d'un nouvel admirateur.
William n'attisa l'intérêt de personne, en dépit de mes assurances répétées que c'était lui le héros, qu'il avait risqué sa vie en venant à ma rescousse. Malgré mes efforts pour être convaincante, Cindy, Lucas, Kevin, tout le monde affirmait ne pas l'avoir vu avant qu'on ait retiré le fourgon, ce qui m'amena à m'interroger. Pourquoi étais-je la seule à avoir remarqué qu'il se tenait aussi loin de moi avant de voler, brusquement, invraisemblablement, à mon secours? Dépitée, je compris que c'était sans doute parce qu'aucun élève ne prêtait attention à lui comme moi. J'étais la seule à être fascinée. Pitoyable!
Il ne fut jamais entouré d'une foule de spectateurs curieux, avides d'entendre sa version de l'incident. Comme d'habitude, on l'évita. Les Vantassen et les Keith continuèrent à s'asseoir à la même table, à ne pas manger, à ne parler qu'entre eux. Aucun d'eux, surtout pas lui, ne regarda plus dans ma direction.
Lorsqu'il était à côté de moi en classe, aussi loin que la paillasse le lui permettait, il paraissait totalement oublieux de mon existence. Ce n'était que quand il arrivait à ses poings de se fermer tout à coup, (peau encore plus blanche que d'ordinaire, tendus sur les os) que je doutais de l'authenticité de son indifférence. Il regrettait de m'avoir tirée de sous les roues de Dylan, il n'y avait pas d'autre explication.
J'avais vraiment envie de lui parler et, dès le lendemain de l'accident, le mardi, j'essayai. Lorsque nous nous étions quittés, à la sortie des urgences, nous étions tous deux en colère. La mienne n'avait pas cédé d'un pouce devant sa méfiance à mon égard alors que, de mon côté, je respectais ma part du marché sans faillir. Néanmoins, il m'avait sauvé la vie, quelle que soit la façon dont il s'y était pris. Et, le temps d'une nuit, la chaleur de ma fureur s'était fondue en une gratitude tout à la fois respectueuse et craintive.
Il était déjà installé quand j'arrivai au labo, fixant le tableau noir. Je m'assis, m'attendant à ce qu'il se tourne vers moi. Rien dans son attitude n'indiqua qu'il s'était rendu compte de ma présence.
-Moi: Bonjour, William, dis-je avec bonne humeur, histoire de lui montrer que j'avais des manières.
Sa tête pivota d'un millimètre, il me gratifia d'un très bref hochement de menton en évitant cependant mes yeux, puis il reprit sa position initial.
Et ce fut le dernier contact que j'eus avec lui, alors qu'il était là, à portée de main,
quotidiennement. Je l'observais parfois, parce que j'étais incapable de m'en abstenir, mais à distance, à la cafétéria ou sur le parking.
Je voyais ses yeux dorés s'assombrir imperceptiblement au fil des jours.
En cours, cependant, je me montrais aussi indifférente à son égard que lui au mien. J'étais malheureuse. Et les rêves se poursuivaient.
En dépit de mes mensonges éhontés, la teneur de mes mails alerta maman sur mon état dépressif, et elle téléphona à plusieurs reprises, soucieuse. Je mis ma baisse de moral sur le compte du climat.
Il y en eut au moins un pour se réjouir de la froideur de mes relations avec mon partenaire de labo. Lucas. Je compris qu'il avait craint que le sauvetage audacieux de William ne m'eût impressionné. Il était soulagé de constater qu'il avait plutôt produit l'effet inverse. Il s'assit au bord de ma paillasse pour discuter biologie avant le début des cours, snobant William avec autant d'application que ce dernier nous ignorait.
La neige disparut pour de bon, après ce jour de verglas périlleux. Lucas regrettait sa bataille de boules de neige repoussé à la prochaine tombée de neige. Néanmoins, la pluie ne cessa de tomber, et les semaines passèrent.
Cindy m'alerta sur une nouvelle menace lorsqu'elle m'appela, le premier mardi de mars, pour me demander la permission d'inviter Lucas au bal de printemps qui aurait lieu dans deux semaines. C'était aux filles de choisir leur cavalier.
-Cindy: Tu es sûr que ça ne t'embête pas... tu ne comptais pas lui en parler? insista-t-elle quand je lui avais répondu que je n'avais aucune objection.
-Moi: Non, Cindy, je n'irai pas.
Danser dépassait largement mes compétences.
-Cindy: Tu sais, c'est drôlement sympa, pourtant.
Ses tentatives pour me convaincre de venir ne furent guère enthousiastes. Je la soupçonnai de préférer mon inexplicable popularité à ma compagnie.
-Moi: Amuse-toi bien avec Lucas.
Le lendemain, en cours de maths et d'espagnol, je m'étonnai de voir que Cindy avait perdu son exubérance coutumière. C'est en silence qu'elle m'accompagna en classe, et je n'osai lui demander la raison de ce mutisme. Si Lucas avait décliné son invitation, j'étais la dernière personne à qui elle se confierait. Mes craintes furent confirmées pendant le déjeuner, quand elle s'assit le plus loin possible de Lucas et entreprit Kevin avec animation. De son côté, Lucas se montra inhabituellement calme. Il ne se dérida que lorsqu'il m'escorta en biologie. Son air gêné me parut de mauvaise augure. Il n'aborda pas le sujet avant que je fusse assise et lui perché sur mon bureau. Comme toujours, j'étais électrifiée, consciente de la proximité de William (j'aurais pu le toucher) et de sa distance (à croire qu'il était le fruit de mon imagination.)
-Lucas: Tu sais, me lança-t-il, les yeux vissés sur le plancher, Cindy m'a invité au bal.
-Moi: Super! m'exclamai-je en feignant le ravissement. Vous allez vous éclater.
-Lucas: C'est que...
Il hésita, étudia mon sourire, visiblement douché par ma réaction.
-Lucas: Je lui ai répondu que j'avais besoin d'y réfléchir.
-Moi: Quelle idée!
Je m'étais autorisé une once de reproche dans la voix. En réalité, j'étais soulagée qu'il n'eût pas refusé tout net.
-Lucas: Je me demandais si... euh, si tu comptais m'inviter, toi.
Je gardai le silence un instant, détestant la vague de remords qui m'envahissait. De biais, je vis la tête de William pivoter vers nous imperceptiblement, en un geste instinctif.
-Moi: Lucas, je crois que tu devrais accepter.
-Lucas: Tu as déjà choisi quelqu'un?
William remarqua-t-il la façon dont le regard de Lucas papillonnait dans sa direction?
-Moi: Non. J'ai bien l'intention de sécher le bal.
-Lucas: Pourquoi?
Peu désireuse d'entrer dans des explications sur le défi périlleux que danser représentait pour moi, je lui donnai le premier prétexte que je trouvai.
-Moi: Je vais à Seattle, ce samedi-là.
De toute façon, j'avais besoin de m'aérer un peu, soudain, cette date convenait à merveille.
-Lucas: Tu ne peux pas choisir un autre week-end?
-Moi: Non, désolée. En tout cas, tu ne devrais pas faire languir Cindy plus longtemps, c'est impoli.
-Lucas: Ouais, tu as raison, marmonna-t-il.
Et, découragé, il regagna sa place. Je fermai les yeux et appuyai mes doigts sur mes tempes pour tenter de repousser la culpabilité et la compassion qu j'éprouvais envers lui.
Mr Wols se mit à parler. Je soupirai, rouvris les paupières. William me dévisageait curieusement, avec cette touche à présent familière de frustration dans les yeux, encore plus nette lorsque ses iris étaient noirs. Déconcertée, je soutins son regard, m' attendant à ce qu'il fuie aussitôt. Au lieu de quoi, il continua de me scruter de façon pénétrante. Il était exclu que je cède la première. Mes mains se mirent à trembler.
-Mr Wols: Mr Vantassen? appela le prof, attendant une réponse à sa question que je n'avais pas entendue.
-William: La cycle de Krebs, lança-t-il en s'arrachant à ma contemplation avec une réticence évidente pour faire face à Mr Wols.
Immédiatement, je plongeai dans mon livre. Plus naturelle que jamais, je ramenai mes cheveux bruns par-dessus mon épaule droite afin de dissimuler mon visage. J'étais incrédule devant la bouffée d'émotions qui m'avait saisie, juste parce qu'il avait daigné me regarder, pour la première fois en plus d'un mois. Je ne lui permettrais pas d'avoir une telle influence sur moi. C'était minable. Plus, c'était malsain.
Je fis mon maximum pour l'oublier durant le reste de l'heure et, comme c'était impossible, pour qu'au moins il ne devine pas que j'étais consciente de sa présence. Quand la cloche sonna enfin, je rassemblai mes affaires en priant pour qu'il file tout de suite, comme d'ordinaire.
-William: Jess?
Sa voix n'aurait pas dû m'être aussi familière, comme si j'en avais connu le timbre toute ma vie et non depuis quelques petites semaines. De mauvaise grâce, je me retournai.
Je ne voulais pas ressentir ce que je savais que je ressentirais devant son visage trop parfait. J'arborai une expression prudente; la sienne était indéchiffrable. Il n'ajouta rien.
-Moi: Quoi? Tu me parles de nouveau? finis-je par demander, une involontaire acidité dans la voix.
-William: Non, pas vraiment, admit-il, tandis que ses lèvres frémissaient pour étouffer un sourire.
Paupières closes, j'inspirai doucement par le nez, consciente que je grinçais des dents. Lui attendait.
-Moi: Alors, qu'est-ce que tu veux, William?
Je n'avais pas rouvert les yeux, car il m'était plus aisé ainsi de m'adresser à lui sans divaguer.
-William: Je te pris de m'excuser. (Il paraissait sincère.) Je ne suis pas très courtois, je sais. Mais c'est mieux comme ça, crois-moi.
Cette fois je fus obligée de le regarder. Il était très sérieux.
-Moi: Je ne te comprend pas, répondis-je avec précaution.
-William: Il ne vaut mieux pas que nous soyons amis tout les deux. Fais-moi confiance.
Je fronçais les sourcils. J'avais déjà entendu cette phrase.
-Moi: Dommage que tu t'en sois pas aperçu plus tôt. Tu te serais épargné tout ces regrets.
-William: Des regret? (Le mot et mon ton l'avaient apparemment désarçonnée.) De quoi?
-Moi: De ne pas avoir laissé ce satané fourgon me réduire en bouillie, dis-je des larmes de colère menaçant de sortir.
Ébahi, il m'observa un moment. Quand il reprit la parole, il était presque mécontent.
-William: Tu penses vraiment que je regrette de t'avoir sauvé?
-Moi: Je le sais, aboyai-je.
-William: Tu ne sais rien du tout.
Cette fois il était en colère pour de bon. Je tournai brusquement la tête, mâchoires serrées, tentant de retenir les accusations délirantes que j'avais envie de lui balancer à la figure. Je récupérai mes livres, me levai et filai vers la porte. J'avais envisagé une sortie théâtrale mais bien sûr, je me pris les pieds dans le chambranle et lâchais mes affaires. L'idée m'effleura de les abandonner sur place, puis avec un soupir, je me penchai pour les ramasser.
Il était déjà là; il me tendait mes manuels empilés, le visage dur.
-Moi: Merci, dis-je sèchement.
-William: De rien, dit-il en pinçant les lèvres.
Je me redressai et partis à grandes enjambées raides vers le gymnase sans regarder derrière moi.
La séance de sport fut brutale. Nous étions passés au basket. Mon équipe ne me lança jamais le ballon, ce qui était bien, mais je tombai beaucoup, entraînant parfois des gens dans ma chute. Ce jour-là fut pire que d'habitude, parce que j'étais obnubilée par William.
Je tâchai de me concentrer sur mes pieds, mais il ne cessait de revenir hanter mon esprit, alors que j'avais plus que jamais besoin de mon équilibre.
Comme toujours, ce fut une vraie délivrance de rentrer à la maison.
Je rejoignis ma camionnette en courant presque parce que je souhaitais éviter un maximum de gens. La Chevrolet n'avait subi que des dégâts mineurs dans l'accident. J'avais dû remplacer les feux arrières. Les parents de Dylan, eux, avaient été contraints de vendre leur fourgon en pièces détachées. Je manquai d'avoir une crise cardiaque quand, au détour d'un bâtiment, je distinguai une grande silhouette sombre appuyée contre le flanc de ma voiture. Puis je compris que ce n'était que Kevin. Je continuai mon chemin.
-Moi: Salut!
-Kevin: Salut, Jess!
-Moi: Quoi de neuf?
-Kevin: Euh, je me demandais juste... si tu accepterais d'aller au bal avec moi?
Sa voix dérailla sur le dernier mot. J'étais en train de déverrouiller ma portière, et ses paroles me désarçonnèrent.
-Moi: Je croyais que c'était aux filles de choisirent leur cavalier? ripostai-je, trop étonnée pour être diplomate.
-Kevin: Euh, ouais, admit-il, penaud.
Recouvrant mon sang-froid, je m'arrachai un sourire chaleureux.
-Moi: Je vais à Seattle ce jour-là, mais merci quand même.
-Kevin: Oh. Une autre fois, peut-être?
-Moi: C'est ça, me dérobai-je.
Je me mordis aussitôt la langue. Pourvu qu'il ne prenne pas ma réponse au pied de la lettre.
Il s'éloigna mollement en direction du lycée. Un ricanement étouffé me parvint, et William passa devant mon capot, regard fixé sur l'horizon et lèvres serrées. Bondissant à l'intérieur de ma camionnette, je claquai rageusement la portière. Je fis gronder le moteur de manière assourdissante et reculai dans l'allée. William était déjà dans sa voiture, à deux places de là, et il déboîta en douceur, me coupant la route. Puis il s'arrêta pour attendre ses frères et s½urs. Je les apercevais, tous les quatre, qui s'approchaient; ils se trouvaient encore au niveau de la cantine cependant. J'envisageai de démolir l'arrière de la Volvo argentée, mais il y avait trop de témoins. Jetant un coup d'½il dans mon rétroviseur, je constatai qu'une queue avait commencé à se former. Juste derrière moi, Dylan Corner agitait la main, assis dans sa vieille Sentra tout récemment acquise. Énervée, je ne lui répondis pas.
Tandis que je patientais, regardant partout sauf en direction de la voiture stationnée devant moi, j'entendis qu'on frappait à ma vitre, côté passager. C'était Dylan.
Surprise, je vérifiai dans mon rétro: sa voiture tournait, portière ouverte. Je me penchai pour abaisser la fenêtre.
La manivelle résista, et j'abandonnai à la moitié.
-Moi: Excuse-moi, Dylan, je suis coincée derrière Vantassen, lançai-je agacée.
Il était clair que l'embouteillage n'était pas de ma faute.
-Dylan: Oh, je sais, je voulais juste te proposer un truc pendant qu'on est bloqués ici, répondit-il avec un sourire jusqu'aux oreilles.
Non! Ce n'était pas possible.
-Dylan: Tu veux bien m'inviter au bal? continua-t-il.
-Moi: Je ne serai pas là, Dylan, rétorquai-je sèchement.
Un peu trop. Après tout, ce n'était pas de sa faute si Lucas et Kevin avaient épuisé mes réserves de tolérance pour la journée.
-Dylan: Ah ouais, Lucas me l'a dit, reconnut-il.
-Moi: Alors pourquoi...
-Dylan: J'espérais seulement que c'était une façon sympa de l'éconduire, admit-il en haussant les épaules.
Bon, c'était bien sa faute, finalement. Je tâchai de cacher mon irritation.
-Moi: Désolée, Dylan, je serai effectivement absente.
-Dylan: Pas grave. Il nous restera toujours le bal de promo.
Et, sans me laisser le temps de répliquer, il repartit vers sa voiture. J'étais sous le choc.
A travers le pare-brise, je vis Angie, Rose, Xander et Sander monter à bord de la Volvo.
William me fixait dans son rétroviseur. Aucun doute: il s'amusait beaucoup, à croire qu'il avait capté toute ma conversation avec Dylan. Mon pied taquina l'accélérateur... un petit coup ne leur ferait pas de mal. Seule cette peinture argentée bien lustrée souffrirait. J'enclenchai la première. Mais William filait déjà.
Je rentrai lentement, prudente, marmonnant dans ma barbe durant tout le trajet.
Une fois à la maison, je décidai de préparer des enchiladas de poulet pour le dîner.
C'était un processus long, ce qui m'occuperait. Pendant que les poivrons et les oignons réduisaient à petit feu, le téléphone sonna. J'eus presque peur de décrocher, mais ça pouvait être papa ou maman.
C'était Cindy, et elle jubilait. Lucas l'avait rattrapée à la fin des cours pour lui annoncer qu'il acceptait d'être son cavalier. Je me réjouis brièvement de la nouvelle tout en remuant mon plat. Elle était pressée, car elle voulait appeler Katie et Laurena pour partager sa joie. Je suggérai (avec une innocence étudiée) que Katie, la timide qui était en biologie avec moi, invite Kevin. Et que Laurena, une fille distante qui m'avait toujours ignorée, en parle à Dylan, j'avais entendu dire qu'il était encore libre. Cindy trouva que c'était une excellente idée. A présent qu'elle était certaine d'avoir Lucas à son bras, elle parut sincère lorsqu'elle affirma qu'elle regretterait mon absence. Je lui servis l'excuse de Seattle.
Après avoir raccroché, je me concentrai sur mon repas, la découpe du poulet en petits dés notamment: je ne tenais pas à effectuer une nouvelle visite aux urgences.
Mais j'avais l'esprit ailleurs et ne cessai de revenir sur chacune des paroles qu'avaient prononcées William. Qu'avait-il voulu dire en affirmant qu'il valait mieux qu'on ne soit pas amis? Une crampe me tordait le ventre quand j'essayais de comprendre le sens caché de ces mots. Il devait avoir remarqué à quel point je m'intéressais à lui, il ne souhaitait pas m'encourager... donc, une amitié entre nous était exclue... parce que je lui étais complètement indifférente. Évidemment, ruminai-je, amère les yeux brûlants, (une réaction tardive aux oignons sûrement.) Je ne suis pas intéressante.
Lui, si fascinant... brillant... mystérieux.. parfait... beau... et sûrement capable de soulever des fourgons d'une tonne à une main. Eh bien, tant pis. Je le laisserais tranquille.
Papa prit un air soupçonneux quand, à son retour, il renifla l'odeur des poivrons verts. Impossible de lui en vouloir, on ne trouvait probablement de nourriture mexicaine à peu près consommable que dans le sud de la Californie. Mais il était flic, même s'il n'était qu'un petit flic dans une petite ville, et il eut le courage d'avaler une bouchée qui parut lui plaire. Il était amusant d'observer la façon dont sa confiance en mes talents culinaires progressait peu à peu.
-Moi: Papa? lançai-je une fois qu'il eut presque terminé.
-Manuel: Oui, Jess?
-Moi: Euh, je tenais à t'avertir que je comptais aller à Seattle le samedi de la semaine prochaine... Si ça ne t'embête pas.
-Manuel: Pourquoi? s'étonna-t-il.
-Moi: J'ai envie d'acheter des livres, la bibliothèque d'ici est plutôt pauvre en livres et peut-être quelques fringues.
J'avais plus d'argent que d'habitude puisque grâce à papa, je n'avais pas eu à payer ma camionnette. Non que la camionnette ne fût pas ruineuse en essence.
-Manuel: Ton engin doit consommer un maximum, avança-t-il, comme s'il avait lu dans mes pensées.
-Moi: Je m'arrêterai pour mettre de l'essence si nécessaire.
-Manuel: Tu y vas toute seule?
Je ne sus déterminer s'il soupçonnait l'existence d'un petit ami ou s'il était juste inquiet que la camionnette ne me pose des problèmes.
-Moi: Oui.
-Manuel: Seattle est une grande ville, tu risques de t'égarer, objecta-t-il, inutilement paniqué.
-Moi: Papa, Phoenix est cinq fois plus grande que Seattle, et je suis capable de lire un plan, détends-toi.
-Manuel: Tu ne veux pas que je t'accompagne?
Je dissimulai l'horreur que m'inspirait cette proposition.
-Moi: Inutile, je vais sans doute perdre ma journée aux cabines d'essayage. Rien de très passionnant.
-Manuel: Oh, c'est d'accord.
La perspective d'être coincé ne serait-ce qu'une minute dans les boutiques de vêtements l'avait fait immédiatement reculer. Je souris.
-Moi: Merci.
-Manuel: Tu seras rentrée à temps pour le bal?
Bon sang! Il n'y avait que dans un bourg aussi minuscule que votre père pouvait être au courant de la soirée organisée par le lycée.
-Moi: Non, je n'aime pas danser de toute façon.
Lui, pour le moins, devait comprendre ça. Ce n'était pas de ma mère que j'avais hérité mes problèmes d'équilibre. Par bonheur, il comprit.
-Manuel: D'accord, conclut-il.
A la fin du repas, il partit à son atelier tandis que je faisais la vaisselle. Je lavais un plat depuis cinq bonnes minutes perdue dans mes pensées lorsqu'un bruit sourd me fit lâcher la plat qui se brisa en morceaux.
Affolée, je laissai tout en plan et me précipitai à l'endroit de l'origine du bruit: l'atelier.
Lorsque j'arrivai au pas de la porte, une fumée envahissait la pièce, me faisant tousser. Me bouchant le nez pour ne pas m'asphyxier, j'entrai.
-Moi: Papa? Papa? Tu vas bien? Papa? appelai-je paniquée.
-Manuel: Ça va, grommela-t-il, en se levant de derrière les décombres occasionnés par l'explosion.
Il était tout noir, ses cheveux bruns en l'air, les carreaux de ses grosses lunettes à verre en plastique, brisé pour l'un, fissuré pour l'autre.
-Manuel: Encore une expérience raté, grogna-t-il, mécontent. J'abandonne. Ce métier n'est pas pour moi. Un jour, je vais faire exploser toute la maison, moi et toi avec.
-Moi: Papa..., tentai-je pour le consoler.
-Manuel: Non, Jess. Il faut que je me fasse une raison. Ce n'est pas pour moi. J'arrête.
-Moi: Je suis désolée, papa, lui dis-je compatissante, bien que, réconfortée par le fait qu'il décide d'arrêter.
Ce serait horrible de mourir ainsi. Le laissant, je partis ramasser les débris du plat que j'avais cassé.

Les deux jours suivants je faisais tout pour ne pas croiser William, lorsque cela s'était produit, hier, j'étais passée devant lui sans lui parler, regardant droit devant moi. Il avait eu l'air frustré. Bien fait! J'avais sentie son regard posé sur mon dos alors que je passais la porte d'entrée du lycée.
Ce matin-là, en arrivant sur le parking, je me garai volontairement le plus loin possible de la Volvo argent. Je préférais éviter les tentations qui auraient risqué de me conduire à racheter une voiture aux Vantassen. Je sortis de la camionnette et me débattis avec mes clés, qui tombèrent dans une flaque. Alors que je me baissais pour les ramasser, une main blanche apparut brusquement et s'en empara avant moi. Je me relevai d'un bond. William Vantassen s'adossait avec décontraction à ma Chevrolet.
-Moi: Pour quelle raison as-tu fais ça? braillai-je à la fois surprise et irritée.
-William: Fait quoi?
Il tendit les clés et les laissa choir dans sa paume.
-Moi: Surgi à l'improviste, dis-je comme si c'était une évidence.
-William: Jess, je ne suis quand même pas responsable si tu es particulièrement inattentive.
Ses intonations étaient douces, veloutées, assourdies. Je le toisai. Ses yeux étaient redevenus clairs, d'une couleur miel doré assez soutenue. Je fus obligée de baisser la tête pour reprendre mes esprits.
-Moi: Pourquoi ce bouchon, hier soir? lançai-je sans le regarder. Je croyais que tu étais censé te comporter comme si je n'existais pas. Pas t'arranger pour m'embêter jusqu'à ce que mort s'ensuive.
-William: Je rendais service à Dylan, ricana-t-il. Histoire de lui donner sa chance.
-Moi: Espèce de... hoquetai-je.
Aucun mot suffisamment grossier ne me vint à l'esprit. L'intensité de ma colère aurait pu le brûler, mais il n'en parut que plus amusé.
-William: Et je ne prétends pas que tu n'existes pas, enchaîna-t-il.
-Moi: C'est donc bien ma mort que tu souhaites, puisque le fourgon de Dylan n'y a pas suffi!
-William: Jess, tu es complètement absurde, murmura-t-il d'une voix blanche.
Mes paumes me démangèrent sous le besoin urgent de frapper quelque chose. J'en fus moi-même étonnée, n'étant pas du genre violente. Je me détournai et filai.
-William: Attends! appela-t-il.
Je continuais de marcher d'un pas furibond sous la pluie battante. Il n'eut aucune difficulté à ma rattraper.
-William: Désolé pour ces paroles désagréables, s'excusa-t-il en m'accompagnant. Non qu'elles soient fausses, mais je n'étais pas obligé de les dire, ajouta-t-il comme je ne répondais pas.
-Moi: Et si tu me fichais la paix, hein? grommelai-je.
-William: Je voulais juste te poser une question, c'est toi qui m'a fait perdre le fil, rigola-t-il, l'air d'avoir retrouvé sa bonne humeur.
-Moi: Souffrirais-tu d'un dédoublement de la personne? ripostai-je sévèrement.
-William: Voilà que tu recommences.
-Moi: Très bien, soupirai-je. Vas-y! Pose-là, ta question.
-William: Je me demandais si samedi de la semaine prochaine, tu sais, le jour du bal...
-Moi: Essaierais-tu d'être drôle, par hasard? l'interrompis-je en fonçant sur lui.
-William: Et si tu me laissais terminer?
Me mordant les lèvres, je croisai mes mains et mes doigts pour me retenir de le battre.
-Moi: Très bien, mais redis encore une seule fois le mot bal et je commets un meurtre.
-William: J'ai appris que tu vas à Seattle samedi, et j'ai pensé que tu avais peut-être besoin d'un chauffeur.
-Moi: Quoi? balbutiai-je, pas sûre de comprendre où il voulait en venir.
-William: As-tu envie qu'on t'accompagne là-bas?
-Moi: Qui donc?
-William: Moi, évidemment.
Il articula chaque syllabe, comme s'il s'adressait à une demeurée.
-Moi: Pourquoi? m'écriai-je ébahie.
-William: Disons que j'avais l'intention de me rendre à Seattle dans les semaines à venir et, pour être honnête, je ne suis pas persuadé que ta camionnette tiendra le coup.
-Moi: Ma camionnette marche très bien, merci beaucoup!
Je repris alors mon chemin, même si j'étais trop ahurie pour être en colère.
Une fois de plus il me rejoignit facilement.
-William: Mais un seul réservoir te suffira-t-il?
-Moi: Je ne vois pas en quoi ça te concerne.
Crétin de propriétaire de Volvo.
-William: Le gaspillage des ressources naturelles devraient être notre affaire à tous.
-Moi: Franchement, William! (Prononcer son prénom déclencha des frissons en moi, je me serais donné des gifles). Ton comportement m'échappe. Je croyais que tu ne désirais pas être mon ami.
-William: J'ai dit que ce serait mieux que nous ne le soyons pas, pas que je n'en avais pas envie.
-Moi: Ben tiens! Voilà qui éclaire ma lanterne.
Je m'aperçus alors que j'étais de nouveau plantée devant lui.
Nous nous trouvions sous l'auvent de la cantine, et il m'était plus facile de regarder son visage. Ce qui, naturellement, ne m'aida pas à éclaircir mes idées.
-William: Il serait plus... prudent pour toi de ne pas être mon amie, expliqua-t-il. Mais j'en ai assez de t'éviter, Jess. Je n'en ai plus la force.
Ses yeux rayonnaient d'une intensité fabuleuse, et sa voix était incandescente lorsqu'il prononça cette phrase. J'en eus le souffle coupé.
-William: Viendras-tu avec moi à Seattle? insista-t-il.
Muette, je hochai la tête. Il eut un bref sourire avant de recouvrer sa gravité.
-William: Tu devrais vraiment garder tes distances, me prévint-il.
Sur ce, il tourna les talons et repartit vers le parking. Dieu que ce garçon est étrange!
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 07 janvier 2009 12:53