Ma mère et son mari Jerry me conduisirent à l'aéroport toutes fenêtres ouvertes.
La température, frôlait les vingt et un degrés, à Phoenix, le ciel était d'un bleu éclatant.
En guise d'adieux, je portais ma chemise préférée, la blanche sans manches, aux boutonnières rehaussées de dentelle. J'avais mon coupe-vent et un sac pour seul bagage.
Il existe, au nord-ouest de l'État de Washington, une bourgade insignifiante appelée Forks où la couverture nuageuse est quasi constante. Forks. Forks. Avait-on l'idée d'appeler une ville
« fourchette»? Ma remarque stupide me fit sourire. Un sourire qui s'évanouit une fraction de seconde plus tard, me replongeant sans scrupule dans ma morosité.
A Forks, il y pleut plus que partout ailleurs aux États-Unis. C'est cette ville et son climat éternellement lugubre que ma mère avait fui en emportant avec elle le bébé d'un an que j'étais alors. C'est là que j'avais dû me rendre, un mois tous les étés, jusqu'à mes dix ans, âge auquel j'avais enfin osé protester.
Et c'était vers Forks que je m'exilais à présent, un acte qui m'horrifiait. Je détestais Forks. J'adorais Phoenix. J'adorais le soleil et la chaleur suffocante. J'adorais le dynamisme de la ville immense.
-Amélia: Tu vas vider toute la batterie, me répéta-t-elle pour la énième fois à l'avant de la voiture, depuis le siège passager.
Refermant le clapet de mon portable, je soupirai. Je calai ma tête endolorie, contre la vitre, découragée.
-Moi: Parce que tu crois que j'aurais du réseau dans cette bourgade, rétorquai-je irritée.
Elle soupira, ennuyée par ma mauvaise humeur.
-Jerry: Heureux sont ceux qui se rappellent qu'on peut avoir des conversations sans ces gadgets, tempéra-t-il au volant de la voiture.
-Amélia: Tu as tout prit? s'enquit-elle soudain.
C'est elle qui me dit ça? Alors que, c'est elle qui a tendance à tout oublié.
-Moi: Naturellement, répondis-je, tentant de garder mon calme.
Ma mère me ressemble, si ce n'est qu'elle a les cheveux courts, le visage ridé à force de rire et de grands yeux enfantins. Une bouffée de panique me submergea. Comment ma mère aimante, imprévisible et écervelée allait-elle se débrouiller sans moi? Certes, elle avait Jerry. Les factures seraient sans doute payées, le réfrigérateur et le réservoir de la voiture remplis, et elle aurait quelqu'un à qui téléphoner quand elle se perdrait. Pourtant...
-Jerry: Tu verras, intervint-il doucement. Tu te feras plein d'amis. Peut-être même un petit ami, qui sait?
Amis? Je n'en ai jamais eus. Petit ami? Encore moins. J'étais transparente et carrément insipide pour le genre masculin, les garçons étant plutôt nombreux dans l'établissement que je fréquentais, mais là... J'évaluai rapidement les probabilités pour qu'un garçon de Forks s'intéresse à moi, et autant avouer qu'elles étaient plutôt moindres. J'avais du mal à m'entendre avec les gens de mon âge. Plus exactement, j'avais du mal à m'entendre avec les gens, un point c'est tout. Même ma mère, la personne au monde dont j'étais la plus proche, n'était jamais en harmonie avec moi, jamais sur la même longueur d'onde. Parfois, je me demandais si mes yeux voyaient comme ceux des autres. Mon cerveau souffrait peut-être d'une défaillance. Mais la cause importait peu, seul comptait l'effet. Dire que demain ne serait qu'un début!
-Moi: Maman... suis-je vraiment obligée d'y aller? soupirai-je.
-Amélia: On en a déjà parlé. Et puis, cela fera plaisir à ton père de te revoir. Il ne t'a pas vu depuis des années. De toute façon nous arrivons bientôt à l'aéroport.
-Moi: Maman... me lamentai-je.
-Amélia: Écoute chérie, tu sais bien qu'avec mon nouveau travail, je ne serai jamais à la maison et...
-Moi: Maman, j'ai seize ans, bientôt dix-sept, la coupai-je. Je peux très bien rester seule! Je sais bien que je suis maladroite mais tu sais, je ne pense pas que la maison puisse brûler en votre absence, lui dis-je avec une pointe d'ironie.
Elle soupira puis, elle me répondit d'une voix douce et maternelle.
-Amélia: Tu me connais, chérie. Je serai morte d'inquiétude de te savoir seule pendant des journées entières. Je serai plus tranquille si tu étais avec ton père. Fais-moi plaisir.
-Moi: A mon avis tu as plus de raisons de te faire du soucis en m'envoyant là-bas que de me laisser ici, bougonnai-je. Avec papa, il serait très probable de me retrouver en morceaux, écrasée sous les poutres de la maison après une explosion de la maison. Je n'ai pas vraiment eu de très bons souvenirs de ses expériences chimiques.
-Amélia: Jessica! protesta-t-elle. Ne dis pas des choses comme ça! Ce n'est pas facile de réussir toutes ses expériences. Tu sais très bien que Manuel se donne beaucoup de mal pour ça. Tu sais que c'est son passe-temps, pas son métier. Il est Shérif, pas chimiste, me reprocha-t-elle.
-Moi: Raison de plus pour qu'il arrête, bougonnai-je.
Elle se retourna et me toisa.
-Moi: Ok, ok, j'ai compris. J'arrête.
Jessica... Et oui. La pauvre gosse qui a eu le bonheur d'hériter de ce charmant prénom... c'est moi. Manuel et Amélia étaient et sont des fous de la religion. Ils sont très chrétiens. Mon prénom a pour origine le prénom hébraïque Isqah. Ha! Ha! Ha!... Morte de rire. Pour le même prix, je suis sûre qu'ils auraient pu m'appeler Jésus que j'aurai été tout aussi ridicule. C'est pour cela que je préfère qu'on m'appelle Jess, ça sauve quelque peu les apparences.
-Jerry: Tu verras, répéta-t-il. C'est un chouette coin, Forks. Tu t'y plairas.
-Moi: Youpi! répliquai-je d'un air sarcastique, ma mauvaise humeur reprenant, une fois de plus, le dessus.
Ils préférèrent abandonner la partie, vaincus. Cette victoire ne me procura aucun plaisir. J'avais blessé ma mère et Jerry par mon ingratitude et mon mauvais caractère.
Je me mordis l'intérieur de la joue, en colère contre moi même, uniquement contre ma personne. Je cherchais une formulation d'excuses convaincante mais je savais pertinemment que m'excuser ne changerait rien, car je recommencerai à maudire Forks et tout ce qui s'y rattacherait.
Silencieusement, je faisais mes adieux aux paysages désertiques, à la chaleur oppressante, au soleil rayonnant, au ciel perpétuellement bleu, puis, je me préparai psychologiquement à habiter dans un endroit où il fait beau quatre jours par an, dans l'une de ces bourgades verdoyantes. Lugubre. Ma mère essayait de faire tout ce qui était en son pouvoir pour que j'appréhende au mieux mon futur logis, mais rien à faire. J'étais butée.
-Jerry: On y est, annonça-t-il.
Me tordant le cou, je vis effectivement qu'on était déjà arrivé à l'aéroport. C'est fou ce que le temps passait vite, spécialement quand je voudrais qu'il ralentisse. Je descendis de la voiture avec mon coupe-vent dans un bras et mon sac de voyage de l'autre.
-Amélia: Si seulement il y avait un autre moyen, Jess...
-Moi: Je sais, marmonnai-je pour qu'elle se sente moins coupable.
Je n'ai jamais su mentir, et bien sûr, je n'eus pas l'air convaincante.
-Amélia: A quoi penses-tu? me demanda-t-elle doucement.
-Moi: Je pense qu'il serait grand temps que tu me fasses un peu plus confiance et que tu arrêtes de te comporter en mère poule.
-Amélia: Impossible! Et puis si je suis une mère poule, tu es mon petit poussin chéri, me taquina-t-elle.
-Moi: Maman! Arrête ça, tu me fais honte!
-Amélia: Chérie, il faut bien que je profite de nos derniers instants ensemble. Qui sait quand est-ce que je te reverrai la prochaine fois? Tu vas me manquer, me confit-elle, une moue triste s'affichant sur son visage.
-Moi: Toi aussi, maman.
-Amélia: Tout se passera à merveille. J'en suis sûre. Salut Manuel de ma part.
-Moi: Je n'y manquerai pas.
-Amélia: On se voit bientôt, insista-t-elle.
-Moi: Je t'aime.
-Amélia: Je t'aime aussi, chérie, dit-elle en m'enlaçant.
-Moi: A plus, Jerry.
-Jerry: Au revoir, Jess. Éclate-toi, surtout.
-Moi: Ouais, ouais, grommelai-je.
Maman me reprit dans ses bras. Elle me serrait fort.
Après une bonne minute d'embrassade, je montai dans l'avion, ils s'en allèrent.
Entre Phoenix et Seattle, le vol dure quatre heures, auxquelles s'en ajoute une dans un petit coucou jusqu'à Port Angeles, puis une jusqu'à Forks, en auto. J'appréhendais la route en compagnie de mon père. Mon père s'était montré à la hauteur. Il avait paru réellement heureux de la décision de ma mère, (une première) pour que je vienne vivre avec lui à plus ou moins long terme. Il savait cependant que je venais contre mon gré.
Il m'avait déjà inscrite au lycée, s'était engagé à me donner un coup de main pour me trouver une voiture. Je venais juste d'avoir mon permis. La cohabitation ne va pas être facile. Comme on dit je ne suis pas du genre à meubler la conversation.
Je n'eus pas la force de continuer à penser tant j'étais fatiguée. Je sombrai petit à petit dans l'inconscience, raccourcissant du coup la durée du voyage. J'entendis une voix floue m'interrompant dans mes songes.
-......: Mademoiselle! Mademoiselle!
-Moi: Hum... dormir... encore... marmonnai-je dans ma barbe.
-......: Mademoiselle, nous avons atterris, me dit une belle voix masculine.
J'ouvris les yeux lentement et découvris à travers ma vue trouble, un jeune homme au-dessus de mon visage.
-Moi: Hum... beau gosse... tu voudrais pas m'épouser?
-......: Désolé, je suis déjà marié, arriva-t-il à me répondre, sûrement sous le choc de mes paroles.
-Moi: Dommage. Eh! Mais que faites-vous dans mon rêve? me réveillai-je soudainement.
-......:Mademoiselle, cela fait dix minutes que nous avons atterris, et cinq minutes que j'essaye de vous réveiller. Votre rêve est fini!
Je vis que j'étais effectivement arrivée à Port Angeles. Pour le peu qu'il me prenne pour une folle, je risquais bien de me faire interner. Un air angélique sur mon visage, je murmurai alors un rapide « merci » et m'enfuis à toutes jambes. Décidément, tout commençait vraiment bien. Je sortis de l'avion. Mon père devrait m'attendre devant l'aéroport. Rien qu'à cette idée là, mon estomac se noua. Je n'avais aucune idée de ce que je pourrais lui dire en le revoyant. Bien que mes parents soient restés en très bons rapports, je ne pouvais en dire autant de moi. Je ne lui ai pas parlé depuis presque sept ans.
L'occasion ne s'était jamais présenté ou peut-être parce que je me sentais bien trop coupable d'avoir coupé court à nos vacances d'étés ensemble pour pouvoir lui adresser la parole. Un choix bien cruel dont j'avais récemment pris conscience.
Il pleuvait. Je ne pris pas ça pour un mauvais présage, juste la fatalité. J'avais d'ores et déjà fait mon deuil du soleil. Sans surprise, mon père m'attendait avec le véhicule de patrouille. Manuel Chane est le Chef de la police de Forks.
Mon désir d'acheter une voiture en dépit de mes maigres ressources était avant tout motivé par mon refus de me trimballer en ville dans une bagnole équipée de gyrophares bleus et rouges. Rien de tel qu'un flic pour ralentir la circulation.
Il m'étreignit maladroitement, d'un seul bras, lorsque, m'approchant de lui, je trébuchai.
-Manuel: Content de te revoir, Jess, dit-il en souriant et en me rattrapant avec l'aisance que donne l'habitude. Tu n'as pas beaucoup changé. Comment va Amélia?
-Moi: Elle va bien. Elle te passe le bonjour. Moi aussi, je suis heureuse de te voir, papa.
Je n'avais qu'un sac. La plupart des vêtements que je portais en Arizona n'étaient pas assez imperméables pour l'État de Washington.
Ma mère et moi nous étions cotisées pour élargir ma garde-robe d'hiver, mais ça n'avait pas été très loin. Mon sac entra aisément dans le coffre.
-Manuel: Je t'ai dégoté une bonne voiture, m'annonça-t-il une fois nos ceintures bouclées. Elle t'ira comme un gant. Pas chère du tout.
-Moi: Quel genre?
Son besoin de préciser qu'elle m'irait comme un gant au lieu de s'en tenir à « une bonne voiture » m'avait rendue soupçonneuse.
-Manuel: En fait, c'est une camionnette à plateau. Une Chevrolet.
-Moi: Où l'as-tu trouvée?
-Manuel: Tu te rappelles d'Armand Dias de la réserve?
-Moi: Non.
-Manuel: Il s'en servait pour aller pêcher l'été.
Ce qui expliquait pourquoi je m'en souvenais pas. Je suis plutôt douée pour gommer de ma mémoire des détails aussi inutiles que douloureux.
-Manuel: Il est cloué sur un fauteuil roulant, maintenant, continua-t-il, il ne peut donc plus conduire. Il m'en a demandé un prix très raisonnable.
-Moi: De quelle année?
Rien qu'à son expression, je compris qu'il avait escompté couper à cette question.
-Manuel: Euh, Armand a sacrément bricolé le moteur... Elle n'est pas si vieille que ça, tu sais.
Il ne pensait pas que j'allais renoncer aussi finalement? Je ne suis pas cruche à ce point-là.
-Manuel: Il l'a achetée en 1984, me semble-t-il.
-Moi: Neuve?
-Manuel: Euh, non. Je crois que c'est un modèle du début des années soixante, avoua-t-il, piteux. Ou de la fin des années cinquante. Mais pas plus.
-Moi: Papa, je n'y connais rien en mécanique. Je serai incapable de la réparer s'il arrive quoi que ce soit, et je n'ai pas les moyens de payer un garagiste...
-Manuel: Ne t'inquiète pas, Jess, cet engin est comme neuf. On n'en fabrique plus des comme ça, aujourd'hui.
« Cet engin... » Ça promettait!
-Moi: C'est quoi, pas chère?
Après tout c'était la seule chose sur laquelle je ne pouvais me permettre de me montrer difficile.
-Manuel: Euh, laisse-moi te l'offrir, chérie. Une sorte de cadeau de bienvenue.
Il me jeta un coup d'½il plein d'espoir. Une voiture gratuite. Rien que ça!
-Manuel: Fais-moi plaisir. Je veux que tu sois heureuse, ici.
Il se concentrait de nouveau sur la route. Il avait du mal à exprimer ses émotions. Difficulté dont j'ai hérité. C'est donc en fixant moi aussi le pare-brise que je répondis:
-Moi: C'est vraiment très gentil, papa. Merci. C'est un cadeau formidable.
Inutile de lui préciser qu'être heureuse à Forks relevait de l'impossible. Il n'avait pas besoin de souffrir avec moi.
-Manuel: Euh, de rien, marmonna-t-il, gêné.
Nous échangeâmes encore quelques commentaires sur le temps humide, et la discussion s'en tint là. Ensuite, je contemplais le paysage. Magnifique, il me fallait bien l'avouer.
Tout était vert: les arbres, leurs troncs couverts de lichen, le sol encombré de fougères. Même l'air qui filtrait à travers les feuilles avait des reflets verdâtres. Une overdose de verdure, j'étais chez les martiens.
Nous finîmes par arriver chez mon père. Il vivait toujours dans la maisonnette de trois pièces achetée avec ma mère aux premiers et seuls mois de leur mariage.
Devant ce logis était garée ma nouvelle (pour moi) voiture. D'un rouge délavé, elle était dotée d'ailes énormes et bombées ainsi que d'une cabine rebondie.
A ma plus grande surprise, j'en tombai amoureuse. J'ignorais si elle roulait, mais je m'y voyais déjà. De plus, c'était une de ces bêtes en acier solide qui résistent à tout, de celle qui, en cas de collision, n'ont pas une égratignure alors que le véhicule qu'elles ont détruit gît en pièces, détachées sur le sol.
-Moi: Elle est géniale, papa! Je l'adore! Merci!
La journée abominable qui m'attendait le lendemain en serait d'autant moins atroce.
Pour aller au lycée, je n'aurais pas à choisir entre une marche de deux kilomètres sous la pluie ou une virée dans la voiture de patrouille du Chef Chane.
-Manuel: Ravi qu'elle te plaise, bougonna-t-il, embarrassé par mon expansivité.
Je ne mis pas longtemps à transporter mes affaires à l'étage. J'avais la grande chambre à l'ouest, celle qui donnait sur la façade. Elle m'était familière, ayant été mienne depuis ma naissance. Le plancher, les murs bleu clair, le plafond incliné, les rideaux de dentelle jaunie à la fenêtre. Tout cela appartenait à mon enfance. Les seuls changements opérés par mon père au fur et à mesure que j'avais grandi avaient consisté à remplacer le berceau par un lit puis à ajouter un bureau. Sur ce dernier trônait un ordinateur d'occasion agrafée le long de la plinthe jusqu'à la prise de téléphone la plus proche. Une exigence de ma mère, histoire de garder plus facilement le contact. Le fauteuil à bascule qui avait bercé ma prime jeunesse était toujours dans le même coin.
Il n'y avait sur le palier, qu'une petite salle de bain que je devrais partager avec mon père, une perspective à laquelle je m'efforçai de ne pas trop penser.
Mon père a une grande qualité: il n'embête pas les gens. Il me laissa donc m'installer tranquillement, un exploit dont ma mère aurait été incapable. Je fus contente de cet instant de solitude pendant lequel je n'avais ni à sourire ni à afficher un sourire béat.
Je pus contempler à loisir la pluie battante; découragée, je m'autorisai même quelques larmes. Je n'étais cependant pas d'humeur à pleurer pour de bon.
Je gardais ça pour l'heure du coucher, lorsque je devrais songer au matin suivant.
Le lycée de Forks n'accueillait que trois cent cinquante-sept élèves, cinquante-huit à présent: terrifiant! A Phoenix, les classes de première comptaient à elles seules plus de sept cents individus. Ici, tous les mômes avaient grandi ensemble au même endroit, comme leurs grands-parents avaient fait leurs premiers pas à la même époque et au même endroit. Je serais la nouvelle, venue de la grande ville, un objet de curiosité, un monstre.
Si j'avais eu l'allure d'une fille de Phoenix, j'aurais sans doute pu en tirer d'avantage.
Au lieu d'être bronzée, sportive, blonde, joueuse de volley, et pourquoi pas pom-pom girl, bref, la panoplie de toute fille vivant dans la vallée du soleil, j'avais, en dépit de l'éternel été d'Arizona, une peau à peine bronzée, avais les yeux marrons et les cheveux châtains foncés. Je n'ai rien d'une athlète. Je n'étais pas assez coordonnée dans mes mouvements pour pratiquer un sport sans m'humilier, et je ne parle pas des blessures que je m'infligeais, ainsi qu'à ceux qui avaient le malheur de se tenir près de moi.
Mes vêtements rangés dans la vieille commode en pin surmontée d'un miroir, j'emportai ma trousse de toilette dans la salle de bain commune afin de me débarrasser de la crasse du voyage. Tout en démêlant mes cheveux mouillés, je m'examinai dans la glace. Peut-être était-ce la lumière, mais je me trouvais mauvaise mine le teint terne. Ma peau pouvait être jolie, à condition d'avoir quelques couleurs. Je n'avais pas de couleurs, ici. Elle était pâle, presque translucide. Devant mon reflet blafard, je fus contrainte d'admettre que je me mentais. Ce n'était pas qu'une question de physique. Je ne m'intègrerais pas. Si je n'avais pas réussi à me fondre au milieu de trois mille élèves de mon précèdent lycée, qu'allait-il en être dans ce bled?
Assise sur le lit, mélancolique, je regardai une photo de moi et maman à la plage, le soleil nous illuminait de ses doux rayons. Phoenix me manquait déjà.
J'entendis frapper puis, la porte s'ouvrit sur mon père.
-Manuel: Chérie.
-Moi: Oui, dis-je en posant le cadre sur le matelas pour lui prêter attention.
-Manuel: Alors, ça va? s'enquit-il.
-Moi: C'est tellement calme ici, répondis-je simplement.
-Manuel: Ouais. Il va falloir t'y habituer.
Je baissai la tête vers le cadre que je venais de poser. Relevant la tête, je vis qu'il avait remarqué mon intérêt pour celui-ci. Il avait l'air désolé.
-Manuel: On ne t'a pas fait venir ici pour te punir, Jessica. C'est un nouveau départ pour tout le monde. Et le seul moyen pour que ça fonctionne, c'est d'y mettre du sien.
Je ne répondis pas, me contentant de le fixer.
-Manuel: Oui, je trouve que c'est une bonne idée, papa. T'es super. Tu as toujours raison, plaisanta-t-il.
Me mordant les lèvres, je souris. Il leva sa main et je lui en tapai cinq, sans grande conviction que ça allait marcher.
-Manuel: Bonne nuit.
Il m'embrassa le front et se dirigea vers la porte.
-Manuel: Essayes de dormir, ajouta-t-il avant de refermer la porte derrière lui.
Je dormis mal, cette nuit-là, bien que j'eusse pleuré. Les claquements permanents des gouttes et du vent sur le toit refusaient de s'estomper en simple bruit de fond. Je ramenai le vieux couvre-lit délavé sur ma tête, y ajoutai plus tard l'oreiller. Rien n'y fit: je ne m'assoupis pas avant minuit, lorsque la pluie finit par se transformer en crachin étouffé.
Au matin, ma fenêtre m'offrait pour seul spectacle un épais brouillard, et une sensation de claustrophobie grimpa en moi. On ne voyait jamais le ciel, ici; c'était comme d'être en cage.
Le petit-déjeuner en compagnie de mon père se déroula en silence.
Il me souhaita bonne chance pour le lycée. Je le remerciai, consciente de la vanité de ses bonnes paroles. La chance avait tendance à me fuir.
Papa se sauva le premier vers le commissariat. Une fois seule, je restai assise sur l'une des trois chaises dépareillées qui entouraient l'ancienne table carrée et examinai la minuscule cuisine aux murs de bois sombre, aux placards jaune vif et au sol couvert de lino blanc.
Rien n'avait changé.
C'était ma mère qui avait peint les menuiseries, dix-sept ans plus tôt, tentative dérisoire d'amener un peu de soleil dans la maison. Sur le manteau de la cheminée du salon, se trouvait une rangée de photos. Une du mariage de mon père et ma mère à Las Vegas, puis une de nous trois à la maternité après ma naissance, prise par une infirmière serviable, suivie par la ribambelle de mes portraits d'école, y compris celui de l'année précédente.
Ces derniers m'embarrassèrent, il faudrait que j'en touche deux mots à papa pour qu'il les mette ailleurs, au moins tant que je vivrais chez lui.
Il m'était impossible, dans cet maison, d'oublier que mon père ne s'était pas remis du départ de maman. J'en éprouvai un certain malaise.
Je ne tenais pas à arriver trop tôt au lycée, mais je ne supportais pas de rester ici une minute de plus. J'enfilai mon coupe-vent et sortis. Il pleuvait encore, pas de quoi me tremper néanmoins pendant les quelques minutes où j'attrapai la clé toujours cachée sous l'avant-toit de la porte et verrouillai celle-ci. Mes nouvelles bottes imperméabilisées chuintèrent d'une façon agaçante. Les craquements habituels du gravier sous mes pas me manquaient.
Je n'eus pas l'occasion d'admirer ma camionnette tout mon content; j'avais trop hâte d'échapper à la brume humide qui virevoltait autour de ma tête et s'accrochait à mes cheveux, en dépit de ma capuche. L'intérieur était agréablement sec.
Armand ou papa avaient apparemment fait un brin de ménage, même si les sièges sentaient encore un peu le tabac, l'essence et la menthe poivrée. A mon grand soulagement, le moteur réagit au quart de tour, mais bruyamment, rugissant à l'allumage avant de tomber dans un ralenti assourdissant. Bah! Un véhicule aussi antique ne pouvait être parfait.
La radio fonctionnait, une heureuse surprise.
Bien que je n'y eusse jamais mis les pieds, trouver le lycée fut un jeu d'enfant.
A première vue, il n'avait rien d'un établissement scolaire.
Seul le panneau annonçant sa fonction m'incita à m'arrêter. On aurait dit une série de maisons identiques construites en briques bordeaux. Il était noyé au milieu de tant d'arbres et d'arbustes que j'eus d'abord du mal à en mesurer l'étendue. Où était passé la solennité de l'institution? Où avaient disparu les clôtures grillagées?
Je me garai devant le premier bâtiment, qui arborait, au-dessus de sa porte, un écriteau marqué ACCUEIL. Il n'y avait aucune autre voiture, d'où je conclus que le stationnement était interdit. Mieux valait cependant demander un plan à l'intérieur plutôt que de tourner en rond sous la pluie comme une idiote. Quittant à regret la cabine réchauffée de ma camionnette, je remontai un étroit chemin pavé bordé de haies sombres. Je pris une profonde inspiration et entrais.
L'intérieur était brillement éclairé et plus chaleureux que ce que j'avais prévu. Le bureau était plus loin devant moi et je traversais la salle d'attente composé de chaises pliantes, la moquette était mouchetée; orange et de mauvaise qualité, des murs surchargés de cadres, de trophées, une grosse pendule bruyante. Des plantes poussaient à profusion dans de grands pots en plastique. A croire qu'il n'y avait pas assez de verdure dehors. Je me dirigeais vers le bureau dont la secrétaire aux lunettes et cheveux rouges semblaient se noyer dans la paperasse.
Elle portait un tee-shirt violet qui me donna aussitôt le sentiment d'être sur mon trente et un.
La femme à la crinière flamboyante leva la tête.
-Secrétaire: Je peux t'aider?
-Moi: Je m'appelle Jessica Chane, l'informai-je.
Immédiatement, un éclat alluma son ½il. Elle était au courant, j'étais attendue, un sujet de ragots à n'en pas douter. La fille, enfin rentrée au bercail, de l'ex-épouse volage du Chef.
-Secrétaire: Ah oui, acquiesça-t-elle.
Elle fouilla alors dans une pile de papiers dangereusement instable et en ressortit les deux feuilles recherchées qu'elle me tendit.
-Mme: Voilà tenez, un plan du lycée et votre emploi du temps.
Elle m'entoura sur le plan, l'emplacement de mes différentes classes, les passages les plus rapides. Elle me donna une fiche que je devais faire signer à chaque prof et j'étais priée de la lui rapporter en fin de journée. Avec un sourire, elle émit le v½u que je me plusse à Forks. Je lui répondis par le rictus le plus convaincant à ma disposition.
-Moi: Merci.
Lorsque je regagnai la Chevrolet, les élèves avaient commencé à arriver. Suivant la file des véhicules, je contournai le lycée. Je constatai avec plaisir que la plupart des voitures étaient plus vieilles que la mienne, rien de tape-à-l'½il. A Phoenix, j'avais vécu dans un des rares quartiers modestes. Il n'était pas rare de voir une Mercedes ou une Porsche flamboyant neuves sur le parking. Ici, la plus belle voiture était une Volvo argentée, et elle détonnait.
Malgré tout je coupai le contact dès que j'eus trouvé une place, histoire de ne pas trop attirer l'attention par mes pétarades.
Avant de descendre, j'essayai de mémoriser mon plan afin de ne pas devoir le sortir à tout bout de champs, à la vue de tous. J'enfouis ensuite les papiers dans mon sac, mis ce dernier sur mon épaule et respirai un grand coup.
« Tu peux le faire, me mentis-je sans beaucoup de conviction. Personne ne va te mordre. » Sur ce, je soufflai et m'extirpai de la camionnette.
Prenant soin de dissimuler mon visage sous ma capuche, j'emprunté le trottoir bondé d'adolescents. Ma veste noire se fondit dans la masse, ce qui me soulagea.
« Le dix-huit janvier, mon premier jour d'école. Je ne sais pour quelle raison j'avais l'intuition que ma vie prenait un tournant décisif, aujourd'hui. »
Une fois que j'eus dépassé la cantine, je dénichais le bâtiment 3 sans difficulté, le chiffre était peint en gros, noir, sur un fond blanc. Au fur et à mesure que je m'en rapprochais, je sentais mon pouls s'accélérer de façon désordonnée. Je franchis la porte en tâchant de contrôler ma respiration. La salle de classe était modeste. Les élèves qui me précédèrent accrochèrent leurs manteaux à une longue rangée de patères. Je les imitai. C'était deux filles, une blonde à peau de porcelaine, l'autre également pâle avec des cheveux bruns.
Au moins je ne serais pas la seule à être blanche comme un lavabo.
J'allai porter ma fiche de présentation au prof, une jeune femme chevelue et grassouillette, dont le bureau portait une plaque l'identifiant comme Mme Keller. En voyant mon nom, elle me dévisagea bêtement, une réaction pas très encourageante et, bien sûr, je rougis comme une pivoine. Sans prendre la peine de me présenter aux autres, elle finit par m'envoyer à un pupitre vide au fond de la classe. A cette place, il était plus difficile à mes nouveaux camarades de me reluquer, ce qui ne les dissuada pas pour autant. Je gardai les yeux baissés sur la bibliographie que la prof m'avait remise. Guère originale. Shakespeare, Emily Brontë... J'avais déjà tout lu. Ce qui était à la fois réconfortant et... ennuyeux. Je me demandai si maman accepterait de m'expédier mon classeur de vieilles dissertations ou si elle considérerait que c'était de la triche.
Avant même que le cours se termine, un boutonneux dégingandé aux cheveux aussi noirs qu'une nappe de pétrole pencha alors sa tête vers moi. Je réprimais une grimace de dégoût à la vue de ses cheveux. Tellement huileux, qu'on aurait pu cuir un ½uf dessus. C'était le prototype même de l'intello de service.
-.......: Kevin Glenn, se présenta-t-il. Tu es Jessica Chane, hein?
-Moi: Jess, le corrigeai-je.
-Kevin: Ça doit te changer le temps ici par rapport à Phoenix, hein? s'enquit-il.
-Moi: Oui, en effet.
-Kevin: Il ne pleut pas beaucoup là-bas, non?
-Moi: Trois ou quatre fois l'an.
-Kevin: La vache! Ça doit être bizarre.
-Moi: Juste ensoleillé.
-Kevin: Tu n'es pas très bronzée.
-Moi: Ma mère est albinos.
Il me dévisagea avec une telle stupeur mâtinée de frayeur que je soupirai. Apparemment, nuages et sens de l'humour étaient incompatibles. Encore quelques mois de ce régime-là, et j'oublierais comment manier le sarcasme.
Son mutisme passé, il commença un monologue enflammé sur sa personne. Je me détournais alors et, me mis à écrire voir s'il me laissait tranquille. Sans résultat. Il commençait à m'agacer avec son interminable babillage. La sonnerie retentit enfin.
-Kevin: Je t'accompagne à ton prochain cours comme ça tu ne te perdras pas.
Je voulus refuser pour partir loin de lui, mais je ne devais pas me montrer désagréable.
-Moi: Heu...pourquoi pas.
Il me sourit et m'accompagna en maths puis me laissa devant la porte et partit avant de me lancer un à bientôt, qui je l'espérais n'arriverait pas. Le reste de la matinée se déroula grosso modo de la même façon. Le cours de maths, je le détesta. Mr Spencer que j'aurais de toute manière détesté rien qu'à cause de la matière qu'il enseignait, fut le seul qui m'obligea à me présenter devant toute la classe. Je m'étais mise alors à bégayer et à devenir rouge sous le regard des autres élèves, ne sachant quoi dire. Je trébuchais même plusieurs fois sur mes chaussures pour regagner ma place.
A la fin des cours dans les couloirs une jeune fille du nom de Cindy Carter qui partageait mon cours d'espagnol vint me parler. J'avais retenu son prénom étant donné que je lui avais demandé un renseignement sur la leçon du jour.
-Cindy: Salut. Jessica, c'est ça?
-Moi: Je préfère, Jess.
-Cindy: Ok, Jess. Je voulais te proposer de manger avec moi et mes copines ce midi. On te présenterait ainsi aux autres. Ça doit pas être drôle d'être la nouvelle dans un lycée, alors voilà! annonça-t-elle d'une voix enjouée.
-Moi: Merci.
-Cindy: De rien.
Je partis avec elle à la cantine. Pendant la route Cindy me parlait comme si on était des amies de longue date. Je la trouvais immédiatement très sociable et bavarde. Je me contentais d'acquiescer à son verbiage sur les profs et les cours, un air béat sur le visage. Je ne tentai même pas de suivre la conversation.
Nous nous installâmes au bout d'une table bondée. Cindy me présenta à des gens dont j'oubliais les noms au fur et à mesure qu'elle les énonçait. Les filles paraissaient impressionnées par l'audace dont faisait preuve Cindy en m'adressant la parole. De l'autre côté de la salle, le garçon de mon cours d'anglais, Kevin, m'adressa de grands signes du bras. C'est là, alors que je m'efforçais de discuter avec des inconnues indiscrètes que je les vis, à une table. Ils étaient assis dans un coin, aussi loin que possible du milieu de la longue pièce où je me trouvais. Ils étaient cinq. Ils ne parlaient pas, ne mangeaient pas, bien qu'ils eussent tous un plateau intact devant eux. Contrairement à la plupart des élèves, ils ne me dévisageais pas, et il me fut aisé de les observer sans risquer de rencontrer une paire d'yeux exagérément curieux. Ils n'avaient aucun trait commun. L'un des trois garçons, cheveux sombres et ondulés, était massif. Le deuxième, blond, était plus grand, plus élancé, mais bien bâti. Le dernier, moins trapu, était grand et mince, un corps athlétique très musclé et avait une chevelure désordonnée couleur cuivre. Il avait l'air plus gamin que les deux autres, lesquels évoquaient moins des lycéens que des étudiants de fac, voire des enseignants. Les filles étaient à l'opposé l'une de l'autre. La grande était époustouflante. Elle avait une silhouette magnifique, comme celles qui font la couverture du numéro spécial maillot de bain, du genre qui amène chaque femme se retrouvant à côté d'elle à douter de sa propre beauté. Sa chevelure dorée descendait en vagues boucles jusqu'au milieu de son dos.
La petite, mince à l'extrême, fine, rappelait un lutin. Ses cheveux noir corbeau coupés très court pointaient dans tous les sens.
Et pourtant, ces cinq-là se ressemblaient de façon frappante. Ils étaient d'une pâleur de craie, plus diaphanes que n'importe quel ado habitant cette ville privée de soleil, plus clair que moi. Tous avaient les yeux très sombres, en dépit des nuances variées de leurs cheveux. Ils présentaient également de larges cernes sombres, violets, pareils à des hématomes, comme s'ils souffraient d'insomnie ou relevaient à peine d'une fracture du nez. Mais ce n'est pas ça non plus qui me fascina en eux. Ce furent leur visage, si différents si semblables, d'une splendeur inhumaine et dévastatrice. De ces visages qu'on ne s'attend jamais à rencontrer sauf, éventuellement, dans les pages coiffure d'un magazine de mode. Ou sous le pinceau d'un maître ancien ayant tenté de représenter un ange. Il était difficile de déterminer lequel était le plus sublime. La blonde sans défaut, ou le garçon aux cheveux cuivrés. Tous les cinq avaient le regard éteint. Ils ne se regardaient pas, ne regardaient pas leurs condisciples, ne regardaient rien de particulier pour autant que je pusse en juger. Soudain, la plus petite des deux filles se leva et s'éloigna de ces grandes enjambées rapides et élégantes qui n'appartiennent qu'aux mannequins. Je la suivis des yeux ébahis par sa démarche gracile de danseuse, jusqu'à ce qu'elle se fût débarrassée de son plateau (cannette non ouverte, pomme non entamée) et glissée par la porte de derrière, incroyablement vite. Je revins aux autres. Ils n'avaient pas bronché.
-Moi: Qui sont ces gens? demandai-je à Cindy.
Au moment où elle se redressait pour voir de qui je parlais, bien qu'elle l'eût sûrement deviné rien qu'à mon ton, il leva brusquement la tête, le plus jeune, le benjamin sans doute. Il s'attarda moins d'une seconde sur ma collègue, avant de m'aviser.
Il détourna les yeux rapidement, plus vif que moi, alors que, soudain très gênée, j'avais aussitôt baissée les miens. L'espace de ce bref instant, j'avais cependant eu le temps de noter que ses traits n'exprimaient aucun intérêt: c'était comme si mon interlocutrice l'avait hélé et qu'il avait réagi instinctivement, sachant pourtant qu'il n'avait aucune intention de répondre.
Confuse, ma voisine rigola et, comme moi, se concentra tout à coup sur ses ongles.
-Cindy: William et Xander Vantassen, Rose et Sander Keith, récita-t-elle. Celle qui est partie, c'est Angie Vantassen. Ils vivent avec le docteur Vantassen et sa femme.
Tout cela dans un souffle.
Je jetai un coup d'½il à la dérobée en direction de l'Apollon qui, maintenant, s'intéressait à son plateau, réduisant en charpie un beignet avec ses longs doigts pâles. A peine entrouverte, sa bouche admirable remuait à toute vitesse. Ses trois comparses l'ignoraient, mais il ne me fut pas difficile de deviner qu'il leur parlait à voix basse.
Des prénoms étranges et rares, songeai-je. Datant de la génération de nos grands-parents.
A moins qu'ils ne fussent en vogue dans ces contrées.
-Moi: Ils sont... pas mal du tout.
Cette phrase des plus flagrantes eut du mal à franchir mes lèvres.
-Cindy: Tu m'étonnes! s'esclaffa-t-elle. Oublie, ils sont en couple. Du moins Rose et Xander, Angie et Sander. Et ils vivent ensemble.
Sa voix détonnait à la fois l'étonnement et la condamnation typiques d'une petite ville, pensai-je avec dédain. Pour être honnête, je devais cependant admettre que, même à Phoenix, la situation aurait provoqué des commérages.
-Moi: Lesquels sont les Vantassen? Ils n'ont pas l'air d'être de la même famille...
-Cindy: Ils ne le sont pas. Le docteur a la petite trentaine, ils les a adoptés. Les Keith, les blonds, eux, sont frère et s½ur, jumeaux. Placés en famille d'accueil.
-Moi: Ils ne sont pas un peu vieux, pour ça?
-Cindy: Sais pas. Ils ont dix-huit ans, mais ils habitent avec Mme Vantassen depuis qu'ils ont huit ans. Elle est leur tante, genre.
-Moi: C'est vraiment sympa de la part des Vantassen. S'encombrer aussi jeunes d'autant de gamins.
-Cindy: Ouais, j'imagine, admit-elle avec réticence.
J'eus l'impression que, pour une raison quelconque, elle n'aimait pas beaucoup le couple. Vu les regards qu'elle lançait à leurs rejetons, j'en conclus que c'était par jalousie.
-Cindy: Je crois bien que Mme Vantassen ne peut pas avoir d'enfants, précisa-t-elle, comme si cela contrebalançait leur générosité.
Tout en conversant, je ne cessais d'épier furtivement mes surprenants condisciples. Eux continuaient à contempler les murs sans manger.
-Moi: Ils ont toujours habité à Forks? demandai-je.
-Cindy: Non, répondit-elle d'une voix sous-entendant que c'aurait dû être évident, même pour une fille fraîchement débarquée comme moi, ils ont déménagé il y a deux ans d'Alaska.
J'éprouvai un élan de compassion, puis de soulagement. De compassion, parce que, aussi beaux fussent-ils, ils restaient des étrangers rejetés pas leurs pairs; de soulagement, parce que je n'étais pas finalement la seule nouvelle, et, surtout, pas la plus captivante.
Tout à coup, le plus jeune d'entre eux, un des Vantassen, plongea ses yeux dans les miens. Son expression était, cette fois, celle d'une franche curiosité. Je me dérobai vivement, mais pas avant d'avoir décelé en lui une sorte d'espérance à laquelle je n'avais pas de réponse.
-Moi: Qui c'est, ce garçon aux cheveux cuivrés? m'enquis-je.
Mine de rien, je constatai qu'il poursuivait son examen de moi. Contrairement aux autres élèves, il ne se montrait pas indiscret au point d'être poli. En revanche, ses traits étaient emprunts d'une sorte de frustration que je ne compris pas. Je baissai la tête.
-Cindy: William. Il est superbe, mais inutile de perdre ton temps. Apparemment, aucune des filles d'ici n'est assez bien pour lui.
Cindy renifla avec une telle ranc½ur que je me demandai quand il avait refusé ses avances. Je me mordis les lèvres pour cacher mon sourire avant de m'intéresser de nouveau à eux. William avait beau s'être détourné, il me sembla bien que sa joue tressaillait, comme si lui aussi avait étouffé un rire.
Quelques minutes plus tard, tous les quatre se levèrent d'un même mouvement. Ils étaient d'une grâce remarquable, y compris le costaud. C'en était déroutant. William ne me prêtait plus aucune attention.
Je restai en compagnie de Cindy et de ses amis plus longtemps que je ne l'aurais voulu, alors que je ne tenais pas à arriver en retard à l'un de mes cours, en ce premier jour.
Une de mes nouvelles connaissances, Katie, avait classe de biologie avec moi dans l'heure qui suivait. Nous nous y rendîmes ensemble, en silence. Elle aussi était réservée.
Quand nous entrâmes dans le labo, Katie fila s'installer derrière une paillasse exactement identique à celles dont j'avais eu en Arizona. Elle avait déjà une voisine attitrée. D'ailleurs, toutes les tables étaient occupées, sauf une, dans l'allée centrale. Je reconnus William Vantassen à ses cheveux extraordinaires, assis à côté de l'unique tabouret libre.
Pendant que j'allais me présenter au prof et faire signer ma fiche, je l'observai en catimini.
Au moment où je passais devant lui, il se raidit sur son siège et me toisa. Son visage trahissait cette fois des émotions surprenantes, hostilité et colère. Choquée, je m'esquivai rapidement en m'empourprant. Je trébuchai sur un livre qui traînait et dus me rattraper à une table. La fille qui y était assise pouffa. Les yeux de William étaient d'un noir d'encre.
Mr Wols parapha ma feuille de présence et me tendit un manuel sans s'embarrasser de politesses inutiles. Je pressentis que lui et moi allons nous entendre. Naturellement, il n'eut d'autre choix que de m'envoyer à la seule place vacante. Je m'y rendis, regard rivé sur le plancher, encore stupéfaite par l'hostilité de mon futur voisin.
J'eus beau garder profil bas quand je posai mes affaires sur la paillasse et m'assis, je vis du coin de l'½il, William changer de posture et s'éloigner, se pressant à l'extrême bout de la table et au bord de son tabouret, la figure de biais comme s'il tâchait de fuir une mauvaise odeur. En douce je reniflais alors mes cheveux. Ils sentaient la vanille, le parfum de mon shampoing préféré. Un arôme plutôt innocent. Je m'abritais derrière la teinture de mes cheveux et m'efforçai de suivre le cours. Malheureusement, elle portait sur l'anatomie cellulaire, un sujet que j'avais déjà étudié. Je pris néanmoins des notes avec application, le nez collé à mon cahier.
Malgré moi je revenais sans cesse à mon partenaire de labo. Pas un instant il ne se détendit ou se rapprocha. La main posée sur sa jambe gauche, serrée, formait un poing où se dessinaient les tendons sous la peau blême. Elle non plus ne se relâcha pas. Les manches longues de sa chemise blanche relevées jusqu'aux coudes dévoilaient des avant-bras étonnement fermes et musclés. Il ne paraissait plus aussi mince, loin de son robuste frère.
Le cours m'était interminable. Était-ce parce que la journée touchait à sa fin? Ou parce que son poing ne se desserrait pas. En tout cas, cela ne se produisit pas. William ne broncha pas. On aurait dit qu'il ne respirait pas. Qu'avait-il? Ce comportement était-il habituel? Je revis mon jugement quant à l'amertume de Cindy. Elle n'est peut-être pas aussi aigrie que je l'avais supposé. Il ne me reconnaissait ni d'Ève ni d'Adam. Je me permis un nouveau coup d'½il, ce que je regrettais aussitôt. Il me contemplait de ses prunelles noir qui exprimaient une réelle répulsion. Je tressaillis et revins à mon livre me tassant sur mon tabouret. La phrase « si les regards pouvaient tuer » me traversa l'esprit.
A cet instant la cloche sonna et je sursautai. William Vantassen réagit comme un ressort. Me tournant le dos, il se leva avec souplesse, (il était bien plus grand que je l'avais imaginé), et quitta le labo avant que quiconque eût bougé.
Je restai pétrifiée sur place, le suivant des yeux sans le voir. Son attitude avait été odieuse. Injuste. Je rassemblai lentement mes affaires tout en m'évertuant à maîtriser la colère qui montait en moi, par crainte d'éclater en sanglots. Bizarrement, mes humeurs sont reliées à mon canal lacrymal. Je pleure lorsque je suis furieuse, un travers des plus humiliants. Je vis alors le gars que Cindy reluquait sans cesse à midi, passait. Je mis mes affaires dans mon sac.
-......: C'est toi, Jessica Chane? dit-il d'une voix masculine.
Levant la tête, je découvris que le garçon était devant moi. Il avait le visage poupon et des cheveux blonds bouclés. Il me souriait chaleureusement. De toute évidence, lui ne trouvait pas que je puais.
-Moi: Jess, rectifiai-je d'une voix aimable.
-.......: Je m'appelle Lucas Benson.
-Moi: Salut, lucas.
-Lucas: Tu as besoin d'aide pour trouver ton cours d'après?
-Moi: Je crois que je me débrouillerai. J'ai gym.
-Lucas: Moi aussi, s'exclama-t-il, visiblement ravi, alors que ce n'était sans doute pas une coïncidence dans un établissement aussi petit.
Nous y allâmes de converse. C'était un bavard. Il alimenta l'essentiel de la conversation ce qui m'arrangea. Il avait vécu en Californie jusqu'à l'âge de dix ans et il comprenait mes réticences envers le climat de la ville. Il se révéla qu'il partageait également mon cours d'anglais en plus de celui de biologie. Ce fut la personne la plus agréable que je rencontrai ce jour-là. Enfin, jusqu'au moment où nous pénétrâmes dans le gymnase car il me lança:
-Lucas: Tu as frappé William Vantassen ou quoi? Je ne l'ai jamais vu dans un tel état.
Je chancelai. Je n'étais donc pas la seule à l'avoir remarqué. Apparemment, la réaction de William Vantassen avait été anormale. Je décidai de jouer les gourdes.
-Moi: Oh, tu parles du gars à coté duquel j'étais assise en biologie?
-Lucas: Oui, j'ai cru qu'il avait une rage de dents.
-Moi: J'en sais rien je ne lui ai pas adressé la parole.
-Lucas: Il est zarbi lui, poursuivit-il en s'attardant près de moi au lieu de rejoindre les vestiaires. Moi, si j'avais eu la chance de partager une paillasse avec toi je t'aurais parlé.
Le prof de gym, me dénicha une tenue et m'autorisa à ne pas participer à ce premier cours. A Phoenix, l'éducation physique n'était obligatoire que durant deux ans. Ici, on n'y coupait pas de toute sa scolarité. Forks était décidément mon Enfer personnel sur terre. J'assistai à quatre matchs de volley en simultané. Je me souvins du nombre de blessures que j'avais subies et infligées en pratiquant ce sport, la bile me monta aux lèvres.
La sonnerie finit pas retentir. Je retournai lentement à l'accueil pour y rendre ma fiche. La pluie avait cessé, remplacée par un vent violent. Et froid. J'enroulai mes bras autour de moi.
Lorsque j'entrai, je faillis tourner les talons et m'enfuir.
William Vantassen se tenait devant le comptoir. Je le reconnus à sa chevelure cuivrée et désordonnée. Il n'eut pas l'air de remarquer mon arrivée. Je me pressai contre le mur du fond, attendant que la secrétaire soit libre. Il discutait avec animation, d'une voix basse et séduisante. Je ne tardai pas à saisir l'objet de leur dispute: il essayait de déplacer son cours de biologie. N'importe quel autre horaire ferait l'affaire. Je ne parvins pas à croire que c'était uniquement à cause de moi. Il devait y avoir eu autre chose, un événement antérieur à ma présence. Sa fureur relevait forcément d'une exaspération qui ne me concernait pas. Il était impossible que cet inconnu éprouve un dégoût aussi soudain et intense à mon égard.
La porte se rouvrit, et un courant d'air polaire envahit la pièce, agitant des papiers et ébouriffant mes cheveux. La nouvelle venue se contenta de glisser vers le bureau pour y déposer une note avant de ressortir, mais William Vantassen se raidit. Il se tourna lentement et me toisa (sa beauté frôlait l'absurde), de ses yeux perçants et emplis de haine.
Un instant, une bouffée de terreur pure hérissa le duvet de mes bras. Ce regard ne dura qu'une seconde, il réussit néanmoins à me transmettre plus que la bise glaciale.
L'Apollon s'adressa de nouveau à la secrétaire.
-William: Tant pis, décréta-t-il de sa voix de velours. C'est impossible, et je comprends, merci quand même.
Là-dessus, il pivota sur ses talons et, m'ignorant royalement, disparut.
Je m'approchai du comptoir et tendis ma fiche signée. Je devinais que, pour une fois, je n'avais pas rougi mais, au contraire blêmi.
-Secrétaire: Comment s'est passée cette première journée, petite? me demanda-t-elle d'un ton maternel.
-Moi: Très bien, mentis-je.
Mal. Car elle n'eut pas l'air très convaincue.
Sur le parking, la camionnette était quasiment le dernier véhicule encore présent.
Elle me fit l'effet d'un refuge, du lieu qui, déjà, évoquait pour moi le plus un foyer, dans ce trou perdu vert et humide. J'y restai assise un moment, contemplant le pare-brise avec des yeux vides. Je ne tardai pas néanmoins à avoir assez froid pour devoir brancher le chauffage, et je mis le contact. Le moteur rugit. Je rentrai chez mon père, luttant tout le chemin contre les larmes.